Avouons cependant que nous méritons un peu d'être ainsi menés par le ciel, de bourrasque en bourrasque, du chaud au froid, du soleil à la pluie. Savons-nous bien, en effet, nous-mêmes ce que nous voulons? Nous arrive-t-il jamais d'être contents des présents que le baromètre nous envoie? Si l'air est vif et piquant, nous soufflons dans nos doigts, et, d'une mine maussade et transie, nous répétons en choeur: «Quel maudit temps! quel horrible temps! je gèle!» L'astre du jour, comme disaient les poètes de l'Empire, brille-t-il au firmament, ce n'est qu'un cri de toutes parts:» Ah! mon Dieu! je n'en puis plus! je suis en nage! j'étouffe!» Pendant ces premières ardeurs de juillet, qui ont à peine duré huit jours si vous aviez vu Paris! semblable à un homme harassé, il ne faisait ni un geste ni un pas sans se plaindre, sans gémir, sans s'essuyer le front, implorant un peu d'air, de vent et de pluie, lui qui la veille grommelait entre ses dents: «Peste soit de la pluie et du vent!»

En vérité, le ciel a-t-il si grand tort de s'amuser de cette ville fantasque, qui veut et ne veut plus, et de brouiller tellement, suivant ses caprices, les couleurs et les mois, qu'elle ne puisse s'y reconnaître?

Cette inconstance du ciel, ce mélange de pluie et de soleil n'empêchent pas nos honorables de la Chambre de faire leurs bagages et de regagner le chef-lieu ou la maison des champs; comment s'effraieraient-ils en effet de ces variations de l'atmosphère et de ces volte-face? La politique est faite à l'image de la saison, tantôt riante tantôt sombre; et les mêmes bouches y soufflent, du jour au lendemain, le oui et le non, le froid et le chaud!

Ainsi la session est close, ou peu s'en faut; si la Chambre haute bataille encore sur quelques chiffres du budget, la Chambre des Députés s'éparpille sur les grandes routes; on peut dire qu'elle est en ce moment tirée à quatre chevaux et écartelée de l'est à l'ouest et du nord au midi. Chacun regagne son canton et son clocher; c'est du vin du cru, comme dit M. Dupin, qui retourne au tonneau.

La malle-poste et les Messageries Royales sont occupées, depuis huit jours, à voiturer, vers les quatre points cardinaux, le gouvernement représentatif. La droite légitimiste voyage dans le coupé, pour mieux regarder à l'horizon si soeur Anne ne voit rien venir; la gauche radicale se campe dans les régions plébéiennes de l'impériale et de la rotonde; le centre se blottit et ronfle dans l'intérieur, avec la satisfaction d'un gastronome bien repu. Pendant la nuit, tandis que tout est ténèbres et silence, le postillon, au milieu des claquements de son fouet, entend résonner à son oreille ces mots confus: Espagne, Thiers, Guizot, sucres, vins, bestiaux, conseil d'État, croix, pensions, présidence, chemins de fer, aux voix, à l'ordre, la clôture, primes, recettes, profits, indépendance, corruption, ministère; c'est la Chambre des Députés qui s'est endormie et qui a le cauchemar, chemin faisant; cependant les aubergistes et les servantes assistent à un cours de politique à l'heure des repas, tandis que les chevaux s'étonnent d'être plus chargés que de coutume et plient sous le poids des consciences et des estomacs budgétaires.

De leur côté, les ministres se préparent à rentrer leur bannière au fourreau et à fermer leur arsenal. L'armée ministérielle a pris son congé de semestre, et l'armée ennemie se retire dans ses foyers; pendant ce temps d'armistice, les soldats se reposeront, pour la plupart, sous le pommier natal; mais les chefs, les généraux, les Achilles et les Ajax vont courir le monde pour se rafraîchir le sang et se purger de toute humeur politique. Celui-là, retiré dans son château de Normandie, méditera sur la misère du peuple et l'égalité des conditions; celui-ci ira prendre les eaux du Mont-d'Or ou de Vichy, et se laver des ennuis et des douleurs du pouvoir. Le ministère taillera sa vigne et arrosera ses fleurs; l'opposition pêchera innocemment à la ligne. Juillet est le mois où les partis désarment; août invite les plus guerroyants au repos; septembre les trouve tous endormis sous la tonnelle, jusqu'au jour où décembre, mois maussade et sombre, embouchant la trompette parlementaire, les réveille en sursaut et leur met de nouveau la passion au coeur et le verre d'eau sucrée à la main.

Le temps est venu, comme on voit, où tous les grands comédiens voyagent: Duprez chante à Toulouse; mademoiselle Déjazet fredonne et frétille à Bordeaux; Bouffe est dans le Nord; mademoiselle Rachel attelle le Midi à son char; l'entrechat de mademoiselle Maria, après avoir sauté par dessus les Alpes, fait le bonheur de Milan; il n'est pas jusqu'à M. Alcide Tousez, du théâtre du Palais-Royal, qui ne soit impatiemment attendu quelque part. Où ira M. Alcide Tousez? C'est encore un mystère; j'ai frappé à toutes les chancelleries, et pas un ambassadeur n'a voulu me dire son secret; on croit cependant que M. Alcide Tousez voudra bien honorer de sa présence plusieurs grandes nations de l'Europe. Dans un temps où le royaume des Pays-Bas s'agenouille aux pieds de mademoiselle Eissler et lui sert de trottoir, tandis que Marseille enivrée cire le brodequin de mademoiselle Rachel, Alcide Tousez ne croit pas devoir se dérober plus longtemps à l'enthousiasme de l'univers. Déjà les arcs de triomphe se dressent pour son passage, et les populations empressées, hommes, femmes, enfants, vieillards, bivouaquent sur toutes les routes par où l'on croit qu'il pourrait bien passer.

Puisque nous voici dans le monde des comédiens, n'en sortons pas sans payer une dette de regrets à une excellente et honnête actrice que le Gymnase vient de perdre subitement. Nous voulons parler de Julienne, la dernière des duègnes, sans contredit, et la meilleure des tantes et des grand'mères. Julienne est morte d'une attaque d'apoplexie; d'abord on a cru la sauver: au bout de quelques heures tout était dit; cette pauvre grand'maman si simple, si aimée du parterre, si ronde et si naïve, avait chanté son dernier couplet! Le Gymnase est en deuil, et, avec le Gymnase, les nièces, les neveux, les pupilles, qui ne retrouveront jamais tant de naturel, de franchise et de bonhomie.

Il ne faut pas croire que Julienne a toujours été la Julienne que vous avez vue affublée du bonnet rond de la vieille gouvernante, de la robe à ramages de la grand'maman et des falbalas de la douairière. Pourquoi Julienne n'aurait-elle pas eu ses vingt ans tout comme une autre? Elle les a eu ses vingt ans, en effet, et c'était alors, dit-on, une vive Dorine, une Lisette éveillée, une agaçante Marlon. Le premier chapitre de la vie dramatique de Julienne commence ainsi, à l'emploi de soubrette: Julienne porte le jupon court, le tablier et la cornette mutine; elle a le pied leste, l'oreille au guet et l'oeil émerillonné; ses poches sont pleines de billets au musc et l'ambre écrits par Valère à Isabelle, ou échangés entre Araminte et Dorante. Que de bons tours elle joue au vieil Orgon! Voyez-vous ce petit chevalier qui lui jette une bourse et un baiser pour se frayer passage dans le boudoir de Dorimène? Mais, gare! voici Frontin et Masearille, et L'Olive, et la Branche, qui se mirent dans ses yeux et lui content fleurette. Lisette leur tient tête, Marton n'est pas embarrassée de la réplique. Allons, soubrette et valet, aux armes! Escrimez-vous d'estoc et de taille, intrépides à l'attaque et fermes sur la riposte.

Julienne avait des dispositions si particulières, un goût si déterminé pour ces duels avec Frontin, pour ces tendresses de Valère, pour ces amours d'Isabelle, qu'elle y a dépensé toute sa jeunesse. Soubrette de comédie, d'opéra-comique et de vaudeville, elle est restée soubrette vive et accorte, aussi longtemps qu'on peut l'être. On n'accusera pas cette bonne Julienne d'avoir été inconstante; avant son entrée au Gymnase, elle avait beaucoup parcouru le monde, mais comme Joconde elle n'avait pas changé: soubrette sans cesse et soubrette toujours, de Nantes à Strasbourg, de Marseille à Lille, dans tous les coins de la France.