Un jour, au Havre, Julienne récitait, suivant sa coutume, quelque scène de Lisette ou de Dorine; peut-être se trouvait-elle aux prises avec Tartufe:
Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri!
Vous serez trop heureuse avec un tel mari!
peut-être chantait-elle tout simplement le duo de Grétry:
Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore.
--Et toi, Marton?--Je te dévore.
A ce moment, Gontier vint à passer; Gontier, l'étoile, le soleil du Gymnase; il vit Julienne, l'écouta, l'applaudit et en écrivit deux mots à M. Scribe... Deux mots de Gontier, quel certificat! Sur une parole de Napoléon, l'Europe prenait les armes; sur ces deux mots de Gontier, le Gymnase marcha à la conquête de Julienne, attaqua le Havre et lui enleva sa soubrette; le régiment de comédies-vaudevilles, dont Gontier était le colonel, venait de se recruter d'une actrice pleine de verve et de naturel; seulement les vingt ans étaient déjà loin, et la vive Marton, jetant là le jupon court, devint tout à coup la grosse et bonne maman Julienne que nous regrettons.
Un jour, quand le Gymnase, retiré sous sa tente, contera ses exploits à ses petits-enfants et parlera de ses belles années, il citera, à moins d'ingratitude, le nom de Julienne parmi les noms de ses serviteurs et de ses compagnons les plus aimés, les plus fidèles et les plus applaudis.
On annonce aussi la mort de M. C..., dont les excentricités et l'avarice sont devenues fameuses. C... était le rival et le frère jumeau d'Harpagon. Possesseur d'une fortune immense, accumulant million sur million, il poussait la ladrerie à sa perfection. Un de ses parents m'a raconté de lui des traits qui méritent d'être précieusement conservés; ce sont des matériaux qui pourront servir plus tard à quelque poète comique pour compléter le portrait de l'Harpagon de Molière et de l'Euclien de Plaute.
C... avait un fils. Tant que ce fils fut au maillot, C... supporta avec une sorte de résignation les charges et les frais de sa paternité; une fois cependant il eut une querelle terrible avec la nourrice, prétendant qu'elle ne gagnait pas l'argent qu'on lui donnait et mettait la moitié d'eau dans son lait. C... voulut un instant lui intenter un procès en dommages et intérêts; il alla même chez le juge, qui lui dit: «Depuis quand prenez-vous la mamelle des nourrices pour une cruche de laitière?--Ah! monsieur, répliqua C... d'un air désespéré, vous avez beau dire, mon fils ne tette pas pour trois sous de lait par jour et j'en paie cinq! Je suis volé.»