Jusqu'à dix ans, l'enfant marcha pieds nus et à peu près vêtu du costume de la nature. C... disait à ses amis, qui se plaignaient de voir le pauvre diable tantôt brûlé par le soleil et tantôt grelottant de froid: «Laissez donc! ça forme le caractère.» Au fait, le système d'éducation de C... n'avait pour but que d'économiser les frais de cordonnier et de tailleur.
A quinze ans il fallut le voir tant bien que mal. Ajoutez que notre adolescent ne se contentait plus de sucre d'orge, de pain d'épices et de croquets; son appétit se manifesta d'une façon dévorante. C... s'en alarma; pendant quelque temps il lui rogna les vivres et lui disputa les morceaux. Mais C... perdait toujours quelque chose à cette bataille; aussi regrettait-il de n'avoir pas mis au monde un fils qui put vivre sans manger. Puisque enfin le mal était fait, il songea du moins à le réparer de son mieux, et imagina le moyen que voici de ne plus nourrir ce fils affamé. Un matin, C... se présenta chez le procureur du roi, gémissant, la larme à l'oeil, et demandant, au nom de la loi, aide et protection contre son garnement. Notez que c'était le jeune homme le plus doux et le plus innocent du monde. «Que lui reprochez-vous donc? lui dit le magistrat. C.... se mit alors à défiler un chapelet interminable de griefs et de méfaits. Jamais père, à l'entendre, n'avait été plus mal partagé et plus malheureux. Il fit si bien, qu'il obtint la détention de son fils dans une maison de surveillance; satisfaction, comme on sait, que le code accorde aux parents prévoyants. Je vous laisse à juger de la joie de C...! Harpagon avait enfin trouvé le moyen qu'il cherchait d'avoir gratis un fils, le gouvernement payant son loyer et sa nourriture. C... méditait de placer sa femme dans la même pension, lorsque l'autorité fut avertie du tour que C... lui avait joué, et remit le fils à la charge du père. «Diable, s'écria le millionnaire en apprenant la nouvelle, ça va me gêner; je comptais encore pour deux ou trois ans sur cette économie!»
Le domestique de C... avait servi dans le 32e régiment de ligne. Un jour entrant dans la chambre de son maître, il lui trouve un air de méditation profonde. «Jean, dit tout à coup notre homme en s'éveillant comme d'un songe; Jean, tu as été dix ans soldat?--Oui, monsieur.--Eh bien! combien avais-tu de pave?--Cinq sous par jour, monsieur, et un sou de retenue.--Et ta nourriture?--Un pain de munition.--Comment te trouvais-tu de ce régime?--Mais, monsieur, pas trop mal.--Ta santé était-elle bonne?--Très bonne, monsieur.--Eh bien! Jean, mon ami, puisque tu as vécu pendant dix ans avec du pain de munition, quatre sous d'appointements, et que tu t'en es bien trouvé, à dater d'aujourd'hui je te donnerai la même nourriture et le même salaire. J'avais eu tort de changer tes habitudes; pardonne-moi! ça aurait pu te faire mal.»
Une autre fois, C... sonne Jean pour le charger d'une commission. Jean arrive clopin-clopant; dans son empressement, il s'était heurté à l'escalier et avait fait une horrible chute: «Tu vas aller au faubourg du Roule, lui dit C.....
--Ah! monsieur, vous voyez, je suis éclopé et ne puis faire un pas.--Soit; j'irai à ta place, mais tu me prêteras tes souliers.--Pourquoi cela, monsieur?--Pourquoi cela, drôle? Puisque je vais où tu devais aller, il est juste que j'use tes semelles et non les miennes. Et C..., ôtant ses pantoufles, se chaussa comme il le disait, aux dépens du pauvre diable.
Feu le célèbre docteur Double était son médecin ordinaire; en sa qualité d'ancien camarade de collège de C..... et connaissant surtout ses goûts économiques, il se gardait bien de lui présenter jamais un mémoire: aussi C.... l'avait-il choisi de préférence à tous les autres; médecins. Il y a deux ans, C..... se sentant malade, le docteur lui prescrit les eaux d'Aix. C.... recule le plus qu'il peut devant cette grande entreprise; mais il s'agit de sa santé et peut-être de sa vie, et mon avare se décide à quelques sacrifices. Le voici donc en route; vous dire les roueries qu'il emploie, chemin faisant, pour tromper les aubergistes et escamoter le pourboire des postillons et des servantes, je ne saurais. Le jour de son arrivée à Aix, il s'acheminait tristement vers l'établissement des bains, l'oeil morne et la tête baissée, supputant avec douleur ce qu'une douche pourrait lui coûter. Tout en rêvant à sa misère, notre homme arrive sur les bords du lac qui étale, dans la vallée d'Aix, ses eaux froides et limpides; soudain une idée le saisit; il s'approche du bord, s'arrête, se déshabille et se jette dans l'eau.--Eh! monsieur, que faites-vous donc? lui crie Jean.--Double m'a dit de prendre les eaux d'Aix, répond C... grelottant de froid; celles-ci ou celles-là, n'est-ce pas la même chose? «Il continua pendant huit jours la même opération, et revint à Paris. «Tu aurais tout aussi bien fait de te baigner sous le pont d'Austerlitz,» lui dit le docteur Double en riant.
C.... avait une chaise de poste, comme Harpagon son carrosse, son maître Jacques et des chevaux; C... partait un jour pour sa maison de campagne, située dans le département de la Côte-d'Or. Il avait pris avec lui sa nièce, qui devait passer quelques semaines à Saint-A.... A peine la voiture avait-elle franchi la barrière de Charenton, que C....., se retournant du côté de la jeune femme: «Ma chère enfant, il faut que nous réglions notre petit compte ensemble.
--Que voulez-vous dire, mon oncle?--Écoute bien; si tu n'étais pas venue dans ma voiture, tu aurais pris le coupé de la diligence; pour aller jusqu'à Saint-A.... c'est soixante-dix francs qu'il t'en aurait coûté; tu vas m'en donner trente-cinq, et tout sera dit: je te tiens quitte du reste.--Et la nièce fut obligée de payer.
Voici une recette que C.....avait inventée pour se nourrir à bon marché: il entrait chez un restaurateur, s'attablait et demandait un potage; le potage servi, C.... en mangeait la moitié, puis, frappant avec violence sur la table:--Garçon! s'écriait-il. A ce grand éclat le garçon d'accourir: «C'est horrible, ajoutait C....; ce potage n'est pas mangeable! Quelle gargote!» Et il se levait brusquement, prenait sa canne, son chapeau et sortait d'un air furieux. Un peu plus loin, chez le restaurateur voisin, c'était le vin qu'il trouvait détestable, après en avoir bu deux ou trois gorgées; puis le bifteck chez celui-ci, et le poisson chez celui-là; C... allait ainsi de cuisine en cuisine, et finissait, à force de prendre un morceau ici et là une bouchée, par se faire un dîner complet sans avoir besoin de payer la carte.
C....., au moment de rendre le dernier soupir, a trouvé un reste de force pour se mettre sur son séant et éteindre une bougie allumée, que la garde-malade avait oubliée sur la table de nuit: «Ces gens-là brûlent la chandelle à deux bouts, murmura-t-il d'une voix affaiblie; ils finiront par me mettre sur la paille.» C..... laisse un héritage de six millions.