Les nouvelles de Vienne retentissent des bravos obtenus par madame Pauline Viardot-Garcia: partout des couronnes et 'partout des vivat! C'est une ovation méritée et complète. Madame Pauline Viardot a dû partir pour Prague, où les mêmes succès l'attendent.
Saint-Cyr.
A-PROPOS RÉTROSPECTIF.
Le Théâtre-Français annonce pour la semaine prochaine une comédie nouvelle intitulée: Les Demoiselles de Saint-Cyr, et le nom seul de l'auteur suffirait pour éveiller l'attention publique. M. Alexandre Dumas est peut-être celui de nos auteurs dramatiques qui, à l'apparition d'une de ses oeuvres, excite le plus la curiosité, et cela, non par l'appât de nouveaux arguments littéraires fournis à l'une ou à l'autre des deux écoles, mais simplement parce que l'on est presque sûr de rencontrer toujours, au moins dans quelques scènes, des passions ou des feux d'artifice d'esprit.
Quoique à propos de cet ouvrage, nous nous proposions de dire quelques mots sur les lieux ou doit se passer la scène et sur quelques-uns des personnages, il faut reconnaître tout d'abord que l'auteur est nécessairement forcé de s'éloigner de la vérité historique; s'il avait voulu la suivre dans les détails de l'établissement de Saint Cyr, nous n'aurions certainement pas eu un premier acte aussi gai, aussi fou que celui qu'on nous promet.
Une femme qu'au théâtre il faudrait bien se garder de peindre autrement que sèche, froide et impassible, parce que ce n'est pas au théâtre qu'on redresse les préjugés, madame de Maintenon, qui nous apparaît tout autre quand on l'étudie dans sa correspondance, était devenue le point de mire de tous les solliciteurs; c'était chez elle que pleuvaient tous le, placets, et surtout ceux de la noblesse ruinée par la guerre, le désordre ou l'insouciance, qui avaient à réclamer des secours pour de jeunes filles sans dot et sans appui A la sympathie naturelle qu'un tel malheur devait rencontrer chez la veuve de Scarron, se joignait aussi un penchant à l'éducation, et sans doute le souvenir des premières fonctions auxquelles elle avait dû l'avantage d'être connue du roi et l'occasion de s'élever. Elle avait donc formé déjà le projet d'un établissement en faveur des jeunes filles de condition sans fortune, lorsque le hasard lui offrit une ursuline, madame de Brinon, qui, forcée de quitter un couvent endetté, remplissait dans le monde le voeu d'instruction qu'elle avait fait en rassemblant les domestiques, les enfants du château de Montchevreuil, où elle s'était réfugiée. En 1682, madame de Maintenon réunit à Rueil, sous la direction de madame de Brinon, une soixantaine de jeunes personnes qu'elle entretenait dans divers établissements; bientôt le nombre des pensionnaires s'accrut, et madame de Maintenon, qui prenait grand goût à cet oeuvre et la visitait tous les jours, voulut la rapprocher d'elle; elle obtint du roi la maison de Noisy, qui se trouvait enfermée dans le parc de Versailles. Là commence toute l'organisation d'un grand établissement formé avec une libéralité qu'on regrette de voir disparaître plus tard. A Noisy, les filles de bourgeois étaient admises comme les demoiselles et même près du château était une maison où, sous le nom de filles bleues, étaient élevés les enfants des paysans habitant les domaines de la fondatrice.
Noisy fut bientôt le sujet de toutes les conversations à la cour; on voulut y faire visite; les demandes d'admission se multiplièrent; il fallut que la munificence du roi vint en aide à la charité de madame de Maintenon; on résolut d'établir une maison qui contint 250 élèves, 30 professes et 21 converses. L'architecte Mansard choisit l'emplacement de Saint-Cyr, à proximité de Versailles. Le 1er mai 1685 commencèrent les travaux; l'ardeur de voir réaliser les projets formés était telle que les ouvriers ordinaires ne parurent pas suffire: on y employa des troupes campées à Versailles, et 2,000 travailleurs élevèrent les bâtiments avec une telle précipitation, que plus tard, on fut obligé de faire de grandes et nombreuses réparations.
L'édit d'érection fut enregistre au Parlement, le 18 juin 1686; il fut pourvu à la dotation de la maison; on interdit à la communauté toute faculté d'acquérir; s'il y avait des épargnes, elles devaient être employées à doter les élèves qui voudraient se marier; à défaut d'épargnes, le trésor royal fournirait à cette dépense. Rien de plus prévoyant, de plus paternel que les règlements et constitutions des Dames de Saint-Louis, auxquels madame de Maintenon donna tous ses soins et toute son étude; mais, hélas! on ne put plus être admis qu'en faisant preuve de quatre degrés de noblesse.
Madame de Brinon fut nommée supérieure; mais la renommée de la maison, les bénédictions données partout à cette fondation, troublèrent la tête de la pauvre dame, qui, par sa vanité, compromit un moment rétablissement, et fut destituée en 1688. Le chagrin de cette erreur dans un premier choix ne ralentit en rien le zèle de madame de Maintenon; pendant toute sa vie on la vit présider à tous les exercices, faire elle-même des classes, surveiller même les offices, et encourager par son exemple les soeurs converses. Un jour qu'elle sortait d'une cuisine pour aller à une grande cérémonie: Vous ne sentirez pas le musc, lui dit-on. Oui, répondit-elle; mais qui croira que c'est moi? Les pensionnaires de Saint-Cyr devinrent la famille de madame de Maintenon, qui écrivait à la supérieure: Quand me verrai-je à cette grande table, où, environnée de toutes mes filles, je me trouve plus à mon aise qu'au banquet royal!
Madame de Maintenon, effrayée sans doute de l'orgueil qui avait perdu madame de Brinon et qui avait pénétré plus loin qu'elle dans la maison, voulut combattre en toute occasion ce vice chez ses élèves: Mes enfants, leur disait-elle, ne soyez pas glorieuses; je le suis assez pour tous. Un jour qu'elle se plaignait encore et insistait sur la nécessité de ne pas faire de rhétoriciennes: Soyez tranquille, madame, lui dit une maîtresse de classe, nos rubans jaunes (la grande classe) n'ont pas le sens commun.