Madame de Maintenon ne tarda pas sans doute à se rassurer, puisqu'elle permit et approuva bientôt qu'on apprit et jouât des dialogues moraux d'abord, puis des pièces de vers, et enfin des tragédies. Les succès des pensionnaires recommencèrent encore à l'effrayer, car elle écrivit à Racine: «Nos petites filles viennent dc jouer votre Andromaque, et l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces.» C'est pour échapper à cet arrêt que Racine composa Esther, qui fut jouée par les élèves de Saint-Cyr, le 8 février 11689. Le succès fut prodigieux; il n'y avait que deux cents places dans la salle, et de toutes parts venaient des demandes pour assister à ce spectacle: hauts personnages, pieuses dévotes, ministres, évêques, tous briguaient l'honneur d'une invitation; le roi faisait une liste, et se tenant à sa porte, la feuille à la main, la canne levée, comme pour former une barrière, il y restait jusqu'à ce que toutes les personnes inscrites fussent entrées. Malgré la piété du sujet, il paraît que les actrices attiraient bien des regards profanes, et beaucoup des passions citées plus tard dans cette cour, qui renonçait difficilement à être galante, datèrent des représentations d'Esther.
C'est là sans doute ce qui servit de prétexte à la calomnie qui plus d'une fois, présenta Saint-Cyr comme un sérail de Louis XIV; mais la conduite constante de madame de Maintenon et la sévérité des, règlements, qui augmenta encore lorsqu'en 1691 on exigea que toutes les dames fissent des voeux, ont donné à tout jamais un hardi démenti à ces infâmes accusations.
Le couvent subsista jusqu'en 1793; plus tard on y transféra l'école militaire qui avait été établie, en 1802, à Fontainebleau.
L'action des Demoiselles de Saint-Cyr, que va nous offrir la Comédie Française, se passe, dit-on, en 1701 Le sujet est tout d'imagination; cependant, parmi les, personnages créés par l'auteur, paraît une figure historique, celle du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui vient d'être appelé au trône d'Espagne. Le duc d'Anjou est bien jeune, et M. Alexandre Dumas n'aura pu, nous l'espérons presque, se résigner à lui donner le caractère fâcheux que peint le duc de Saint Simon; ce n'est pas sous ces formes roides et silencieuses qu'un jeune prince peut se produire au théâtre; et si dans une pièce qui ne vise à aucune prétention historique, M. Dumas a fait une infidélité à l'histoire, il trouvera dans les plus beaux succès des dernières années plus d'une heureuse excuse.
Concours aux Écoles spéciales.
SÉANCES SOLENNELLES D'OUVERTURE A L'HOTEL-DE-VILLE.
Dans quelques jours, les séances solennelles d'ouverture des concours pour les écoles spéciales vont être terminées. Ces séances, bien que publiques, attirent peu d'autres spectateurs que les professeurs et les élèves; cependant, c'est un spectacle qui ne manque pas d'intérêt. Cette jeunesse studieuse qui se presse dans la salle d'apparat du vieil hôtel-de-ville parisien, ces épaulettes, ces habits brodés qui brillent devant le bureau on l'on voit aussi le costume modeste des savants examinateurs, tout attire l'attention: car c'est là que va se décider l'avenir de bien des familles. Dans ces séances préparatoires on tire au sort le nom des concurrents, et l'ordre que le hasard leur donne, leur indique celui dans lequel ils se présenteront au concours. C'est un grave moment, et bien des coeurs battent: dans cette lutte qui va ouvrir ou fermer une carrière, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. --Or, il a fallu déjà bien du temps et bien de fortes études pour oser affronter l'honneur de concourir, et même d'échouer dans cette lice devenue si difficile.
C'est un honneur brigué maintenant par l'élite de la jeunesse française. Dans ce millier de noms jetés tous les ans dans l'urne, on retrouve les noms les plus distingués dans la noblesse, les sciences, l'armée, les finances, le barreau; on dirait que chaque famille veut avoir son représentant aux Écoles spéciales.--Aussi avons nous cru faire plaisir à ceux de nos lecteurs qui ne pourront assister à ces séances, en leur donnant quelques détails sur le concours de cette année, ou va se décider l'avenir de leurs amis, de leurs parents, de leurs frères ou de leurs fils.
Les Écoles spéciales, dont les examens commencent ou vont commencer, sont les Écoles Polytechnique, Forestière, Navale et de Saint-Cyr. La séance d'ouverture pour l'École Navale a eu lieu le 5 juillet; celle des autres Écoles est remise au 20 de ce mois. C'est Paris qui ouvre la lice. Les autres villes qui sont centres d'examen ne commenceront leurs séances que plus lard.
Les concours seront sans doute brillants cette année: on peut le présumer d'après le nombre des athlètes qui se présentent pour la lutte. Ce nombre augmente chaque année dans une progression telle qu'on ne saurait prévoir où elle s'arrêtera. C'est l'indice que l'étude des sciences exactes est cultivée avec une ardeur croissante dans les collèges royaux et les institutions de Paris. Un simple rapprochement de chiffres suffira pour le prouver..