Les civettes (viverra civetta. Lin.) sont au nombre de deux dans l'envoi de Clot-Bey. Comme ces animaux craignent excessivement le froid, on est obligé de les tenir en cage dans l'intérieur de la ménagerie, où le publie ne peut pénétrer qu'à l'aide de cartes délivrées par l'administration; du reste, ce sont deux très-beaux individus, que leur long voyage n'a que très-peu fatigués. Les civettes forment le genre type de la famille des viverridées, appartenant à l'ordre des carnassiers digitigrades; elles ont toutes cinq doigts à chaque pied, et ce qui les distingue particulièrement, c'est une poche profonde qu'elles ont entre l'anus et les organes de la génération, poche divisée en deux sacs qui se remplissent d'une humeur grasse, abondante, exhalant une forte, odeur de musc, et connue dans le commerce, parmi les parfums, sous le nom de civette Outre cette singulière poche, elles ont encore, de chaque côté de l'anus, un petit trou d'où sort une liqueur épaisse, noirâtre et très-fétide.

Ces animaux ont environ deux pieds de longueur, non compris la queue; leur museau est un peu moins pointu que celui d'un renard; leurs oreilles sont courtes et arrondies; leur pelage est long, un peu grossier, gris, tacheté et couvert de bandes brunes et noirâtres, avec une crinière le long de l'échine; leur queue est brune, moins longue que le corps; la tête est blanchâtre, excepté le tour des yeux, les joues et le menton, qui sont bruns, ainsi que les quatre pattes.

Les civettes sont communes en Abyssinie et en Éthiopie, où on les nomme kankan; mais ou les trouve aussi dans le Sénaar et dans toute l'Afrique tropicale. Elles sont rares en Asie. Quoique d'un caractère farouche, elles s'apprivoisent assez facilement, mais jamais assez pour caresser la main qui leur donne des soins et s'attacher à leur maître. En captivité, la nourriture qui leur convient le mieux consiste en chair crue et hachée mêlée à des oeufs et du riz, en poissons, en petits mammifères, en oiseaux et en volaille. A l'état sauvage, ce sont des animaux très-redoutés des fermières, parce que, lorsque la chasse leur manque dans les bois, ils se rapprochent des habitations, se glissent pendant la nuit dans les basses-cours, et font un grand dégât parmi les volailles, qu'ils commencent par tuer toutes avant d'en manger une. Leur caractère est courageux et cruel; agiles à la course comme le chien, lestes à sauter comme le chat, rusées comme le renard, voyant très-bien la nuit avec leur pupille nocturne, elles sont le fléau des oiseaux et des petits mammifères sauvages ou domestiques.

Il y a une quarantaine d'années que leur parfum était encore à la mode, et alors des spéculateurs hollandais firent venir d'Afrique un grand nombre de ces animaux vivants, qu'ils nourrissaient en captivité pour leur faire produire de la civette. Il est bien singulier que cette civette, recueillie en Hollande, était plus estimée que celle qui venait d'Égypte et d'Abyssinie, probablement parce qu'elle n'était pas frelatée, et que peut-être aussi les animaux avaient une nourriture meilleure et plus abondante que dans leurs forêts, où souvent ils sont obligés de vivre de fruits et de racines, faute de mieux. «Pour recueillir ce parfum, ai-je dit dans mon Jardin des Plantes, ou met l'animal dans une cage étroite, où il ne peut se retourner; on ouvre la cage par un bout, et on tire la civette par la queue; on la contraint à rester dans cette position en passant à travers les barreaux un bâton qui entrave les jambes de derrière; alors on introduit une petite cuiller dans le sac qui contient le parfum, on racle avec soin toutes les parties intérieures des deux poches, et l'on met la matière odorante qu'on en tire dans un vase que l'on ferme ensuite hermétiquement. Si l'animal se porte bien et qu'il soit convenablement nourri, on peut répéter cette opération deux ou trois fois par semaine.» Cette civette, l'abgallia des Arabes, est encore en grande estime en Arabie, dans le Levant et dans l'Inde, où on lui attribue, ainsi que faisaient nos pères, des propriétés merveilleuses. Chez nous, aujourd'hui, il n'y a plus guère que les parfumeurs et les confiseurs qui en emploient quelquefois.

Les deux civettes de la ménagerie s'irritent facilement quand on les tourmente; alors elles hérissent leur crinière, se secouent en grondant, et répandent une odeur si violente, qu'à peine peut-on la supporter. Cette espèce n'a jamais produit en captivité, mais on sait qu'elle ne fait ordinairement que deux ou trois petits.

Paradoxure de Pougomé.

Le paradoxure pougomé (paradoxurus typus. F. Cuvier) est le musang-sapulut des Indiens, la marte des palmiers des voyageurs, la genette de France de Buffon, quoique jamais cet animal ne se soit trouvé en France. L'erreur du grand écrivain résulte sans doute de ce qu'il aura confondu cet animal avec la genette française dont j'ai parlé plus haut. En effet, il y a entre ces deux animaux une grande ressemblance de forme, de grosseur, de couleurs, et même d'habitudes. Le pougomé est d'un noir jaunâtre, avec trois rangées de taches noirâtres peu prononcées sur les côtés, et d'autres éparses sur les cuisses et les épaules; il a une tache blanche au-dessus de l'oeil, et une autre au-dessous; sa queue est noire, et, dans les deux individus de l'envoi de Clot-Bey, elle est un peu tordue en spirale. Du reste, ces animaux ont parfaitement résisté à la fatigue du voyage, et on les a placés dans des cages dans l'intérieur de la ménagerie. Comme ils ont la pupille nocturne, ils sont assez paresseux et endormis pendant le jour, mais aussitôt que la nuit est venue, ils déploient une grande vivacité et sont dans un mouvement perpétuel.

On a toujours cru que cette espèce n'habitait que dans l'Inde continentale, à Pondichéri et à Bombay; et cependant les deux individus nouvellement arrivés viennent d'Égypte! Ont-ils été trouvés dans cette partie de l'Afrique, ou Clot-Bey les avait-il reçus précédemment de l'Inde? Voilà une question que je ne suis pas en état de résoudre.

A l'état sauvage, les paradoxures habitent les bois, et souvent les plantations de palmiers; toujours furetant, grimpant, sautant presque avec la même légèreté que l'écureuil, ils s'occupent toute la nuit à faire la chasse aux petits oiseaux, et à dénicher leurs oeufs et leurs petits, dont ils sont très-friands. Avec les moeurs sauvages et cruelles du putois, ils ont sur lui l'avantage d'avoir la queue prenante et de pouvoir rester suspendus aux branches par cet organe, quand ils se mettent à l'affût des petits mammifères grimpeurs, auxquels ils font une guerre acharnée. Le jour, ils se retirent dans leur retraite, probablement un trou d'arbre, et y dorment jusqu'à ce que le crépuscule du soir vienne les inviter à recommencer leur chasse. J'ai lieu de croire que ces petits animaux s'apprivoiseraient très-facilement, si l'on voulait s'en donner la peine. Il y a quelques années qu'un individu de cette espèce s'échappa du Jardin-des-Plantes et fut perdu pendant plus d'un mois. Loin de se jeter dans les champs, il remonta de maisons en maisons le long du boulevard intérieur jusqu'à la barrière d'Enfer, ou je l'aperçus jouant avec un jeune chat sur le tuyau de la cheminée d'un marbrier, M. Vossy. Aussitôt on se mit à sa poursuite, et l'animal ne fit pas de grands efforts pour s'échapper; on le reprit sans résistance, et, quand j'eus dit d'où il venait, on le reporta aussitôt à la ménagerie, où il a vécu assez longtemps. Je crois, autant que je puis me souvenir, que c'était l'individu même qui a servi de type à la description et à rétablissement du genre paradoxurus de F. Cuvier. La liberté dont il avait joui pendant un mois avait rendu son pelage plus beau et plus brillant, mais l'animal ne paraissait pas en être devenu plus farouche.