Académie Française.
SÉANCE PUBLIQUE DU JEUDI 20 JUILLET 1843,
PRÉSIDÉE PAR M. FLOURENS, DIRECTEUR.
Le nom de madame Louise Colet, qui avait remporté le prix de poésie et surtout celui de M. Villemain, qui devait, en sa qualité de secrétaire perpétuel, faire le rapport ordinaire sur le concours, avaient réuni, jeudi dernier, à l'Institut, une assemblée brillante. Les bancs de MM. les académiciens étaient au contraire fort dégarnis; on remarquait cependant MM. Ballanche, Royer-Collard, de Jouy, Mignet, Dupaty, qui représentaient presque seuls, au milieu des différentes sections de l'Institut, celle de l'Académie Française.
A deux heures précises, l'Académie est entrée en séance; MM. Flourens, Patin et Villemain composaient le bureau. M. le secrétaire perpétuel a lu d'abord son rapport sur le concours, énumérant les différents prix que l'Académie a décernés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, et insistant sur les qualités particulières de chacun de ces ouvrages. En rendant compte du livre de M. Wilm; Essai sur l'Éducation du Peuple, il a rappelé d'éloquentes paroles de M, Royer-Collard, que le public a accueillies avec d'unanimes applaudissements. M. Villemain s'est ensuite fait applaudir pour son propre compte en louant les Glanes de mademoiselle Louise Bertin, et les Soupirs de madame Félicie d'Ayzac, dont l'Académie a cru devoir récompenser la pieuse inspiration, les sentiments élevés et l'élégante harmonie. Le spirituel rapporteur n'a nu se défendre, en parlant des maîtres de l'école moderne, hardis moissonneurs sur les pas desquels a glané mademoiselle Bertin, de quelques fines épigrammes qui auraient fait sourire M. Victor Hugo lui-même, s'il eut été présent. M. Villemain a terminé son rapport par quelques vigoureuses paroles sur le talent et la vie de Molière, ce grand poète, ce grand philosophe et ce grand honnête homme.
M. Patin a fait ensuite lecture du poème de madame Louise Colet; et cette fois encore, comme il y a deux ans, à pareille époque, chacun regrettait que la rigueur excessive du règlement de l'Académie empêchait l'auteur de donner lui-même lecture de ses beaux vers. Madame Louise Colet, qui vient de couronner naguère sa réputation littéraire par un charmant volume de poésies, a su mêler à son éloge de Molière des traits d'une sensibilité exquise et d'une grâce naturelle. La lecture de ses vers a été plusieurs fois interrompue par de vifs applaudissements. Nous n'insisterons pas davantage sur cette pièce remarquable que, les premiers, nous publions tout entière, avec l'excellente préface de M. Aimé Martin.--L'Académie a cru, contre son habitude, devoir récompenser, en leur accordant des accessit, deux autres poèmes, ceux de MM. Alfred des Essarts et Bignan. Enfin une pièce de vers anonyme, sous le nº 58, et celle de M Prosper Blanchemain, ont obtenu deux mentions honorables.
La séance a été terminée par un discours de M. le directeur sur les prix de vertu. M. Flourens a raconté en détail, et en termes touchants les belles actions de Marie-Anne Linet, qui, depuis de longues années, travaille dix-huit heures par jour, malgré son grand âge, afin de soutenir la misérable existence d'une orpheline sourde et aveugle; de Gilbert Bellard, qui, pendant les inondations, a sauvé la vie à cinq ou six personnes; de Jean Prévot, ancien marin, qui a, au péril de ses jours, arraché six naufragés à une mort certaine; de Catherine Ange, Rosalie Prévot, Sophie Josserand, dont le dévouement et la piété filiale ont vivement ému toute l'assemblée. L'éloge de M. de Montyon était naturellement amené par les prix de vertu, et M. de Flourens, à la fin de son discours, s'est dignement acquitté de cette tâche.
Histoire du Monument élevé à Molière.
Lorsqu'un grand peuple élève des statues à ceux qui l'ont fait grand, il fait quelque chose de plus que d'honorer le génie; il consacre sa propre gloire.
Cette consécration par la sculpture, de la gloire nationale qui chez les anciens imprimait de nobles idées à la multitude, est presque nouvelle en France. Nous reproduisions les héros de l'antiquité et nous négligions les nôtres. Aussi le peuple restait-il dans l'ignorance de ses propres vertus; excepté les statues de quelques-uns de ses rois, la sculpture ne lui racontait rien de son histoire: les beaux-arts n'avaient point encore personnifié la France dans ses grands hommes. Cette personnification est de date toute moderne.
Un écrivain dont les ouvrages sont une source inépuisable d'idées neuves et patriotiques, Bernardin de Saint-Pierre le premier s'aperçut de cette étrange anomalie. Il s'étonnait, en parcourant nos jardins et nos places publiques, de n'y voir que les images des divinités du paganisme, les statues des Grecs et des Romains, et des inscriptions toutes modernes dans une langue morte depuis deux mille ans. «Quoi, disait-il, des symboles mythologiques à des chrétiens, des inscriptions latines a des Français! Nous continuons la gloire des anciens aux dépens de la nôtre, aux dépens de notre esprit national! En vérité, l'avenir croira que les Romains étaient, dans le dix-huitième siècle, les maîtres de notre pays.»