Frappé de cet oubli, Bernardin de Saint-Pierre songe à la réparer. C'était le caractère de son génie; la vue du mal lui donnait l'idée du bien. Il imagine donc un Elysée où s'élèveraient des monuments consacrés aux bienfaiteurs du genre humain. Cet Elysée, il l'embellit de tous les arbres étrangers apportés en Europe depuis deux siècles, et dont les fleurs et les fruits font aujourd'hui nos délices. A l'ombre de chaque arbre il place l'image de celui qui nous l'a donné. Là se trouvent aussi les statues de Fénelon, de La Fontaine, de Racine: on y voit Catinat et Duquesne, Buffon et Linné, Bernard Palissy, ce pauvre potier qui fut martyr de la science, et Descartes, dont la méthode a sauvé une seconde fois le monde; enfin toutes les gloires utiles, toutes les infortunes glorieuses, car tel est le sort de l'humanité, qu'il n'y a pas un monument élevé au génie et à la vertu qui ne réveille le souvenir de quelque grande douleur.

On voit combien cette idée était féconde. D'abord elle rappelait les beaux-arts à leur plus haute mission, celle d'instruire les peuples de leur histoire, et par leur histoire, de la vertu. La statuaire devenait ainsi une école de patriotisme et de sagesse; elle développait le sentiment du beau, elle vulgarisait l'héroïsme et les généreux dévouements, elle plaçait dans la mémoire de tout un peuple les images vivantes de ces génies aimés de Dieu qui nous ont versé l'amour et la lumière.

Noble et puissante institution ouverte à tous les bienfaiteurs des hommes, quels que fussent leur langue et leur pays, et qui faisait de la France le centre moral de l'univers. Le but de Bernardin de Saint-Pierre, en créant cet Elysée, était donc de personnifier dans tout ce qu'il y avait de grand, non plus un peuple, mais le genre humain. Que les hautes intelligences apparaissent à l'orient ou à l'occident, n'importe, les idées n'ont point de patrie: Télémaque et l'Esprit des Lois appartiennent à la France par la langue; ils appartiennent au monde par le bien qu'ils ont fait au monde, et Dieu a voulu que les fruits de la vertu et du génie fussent le patrimoine de l'humanité.

Aujourd'hui les voeux de Bernardin de Saint-Pierre sont en partie réalisés. Ce qu'ils avaient de patriotique a été compris; la nationalité universelle des belles âmes le sera plus tard. Alors l'Elysée s'ouvrira et tous les hommes vertueux et bienfaisants, quel que soit leur pays, seront réputés concitoyens. En attendant nous marchons vers un état meilleur. Déjà les Grecs et les Romains sont rentrés dans nos musées: ils serviront aux progrès de l'art après avoir servi aux progrès de la pensée. A leur place s'élèvent de toutes parts les images de nos pères et de nos aïeux. Le voyageur, en parcourant nos villes rajeunies, ne croira plus qu'au dix-huitième siècle les Romains aient été nos maîtres; il reconnaîtra la France aux monuments qu'elle consacre à ses propres enfants. Cette France comprend enfin qu'elle n'est montée au rang des premiers peuples du monde que parce que le monde l'a personnifiée dans la personne de ses grands hommes. Déjà Cambrai, Dijon, Meaux, Bordeaux, Montbart, Périgueux, ont orné leurs places publiques des glorieuses images de Bossuet, de Fénelon, de Buffon, de Montesquieu et de Montaigne. Château-Thierry s'est ressouvenu de La Fontaine, et La Ferté-Milon de Racine. A Caen, je vois Malherbe; à Clermont, Pascal; à Rouen, Corneille, un seul Corneille: la cité ingrate a cru pouvoir séparer les deux frères. D'autres villes m'offrent, l'une Gutenberg, l'autre Cuvier, l'autre Duguesclin. Arles, devançant la postérité, s'empare de la plus grande renommée politique et poétique, du siècle, en élevant une statue à notre Lamartine. Le Havre attend le bronze de Bernardin de Saint-Pierre, confié au génie inspiré de David. Marseille n'oubliera pas Belzunce; Lyon n'a point oublié Jacquart, le pauvre ouvrier qui l'enrichit. Et toi, Bayard, te voilà donc enfin dans ta patrie! je reconnais ta noble figure. C'est bien toi qui plaignais Bourbon de combattre contre la France, au moment où tu mourais pour elle!

Certes, il y quelque chose de beau dans ce mouvement universel et populaire, car ce ne sont pas seulement les riches cités qui se montrent reconnaissantes envers leurs concitoyens: de simples bourgs, de chétifs hameaux prennent l'initiative et réclament leur part de l'honneur national.

Ainsi vient de s'élever, sur le pont du petit village de Mausé, le buste de René Caillié, ce jeune paysan qui sans autre lumière que son génie, sans autre appui que son héroïque volonté, après des fatigues inouïes, résolut la grande question géographique du siècle, par la découverte de Tombouctou.

Ainsi s'élèvera bientôt sur la petite place de Miramont, ombragée par les arbres qu'il aimait, la statue de M. Martignac, de ce généreux et brillant orateur, de ce martyr de l'héroïsme évangélique, du grand homme qui fit acte de chrétien en donnant sa vie pour le salut de son ennemi.

De pareilles apothéoses signalent une nouvelle ère. L'impulsion est donnée, les monuments se multiplient, le pays veut se connaître, et grâce à cet élan généreux, toutes les gloires vont grandir en devenant populaires. Noble triomphe d'une noble pensée! Cet élysée que l'auteur des Etudes voulait placer dans une île de la Seine, près du pont de Neuilly, le voilà qui se déroule sur la France entière. Il a passé de ville en ville, il ira de bocage en bocage, et le vieux tilleul qui verse son ombre sur l'église champêtre ne sera plus le seul monument du hameau, lorsque ce hameau aura connu un bienfaiteur, ou qu'il aura vu naître un grand homme.

Au milieu de cet entraînement universel, qui le croirait? Paris seul gardait le silence. Ce n'est pas qu'il fût ingrat, ce n'est pas que le ciel lui eut refusé sa part de beaux génies. Un peuple de statues sorties tout à coup des murs de son Hôtel-de-Ville vient aujourd'hui même témoigner de la reconnaissance et de l'intelligence de cette reine des cités. C'est son panthéon qu'elle élève: elle a trouvé dans ses grands hommes la garde d'honneur qui doit veiller éternellement aux portes de son palais. Et cependant il y a peu d'années encore, la noble ville se taisait. Occupée d'élargir ses rues, de planter ses quais, d'établir ses trottoirs, de multiplier ses marchés et ses fontaines, absorbée dans le désir bienfaisant de répandre partout la salubrité et la gaieté, toute parée de son bien-être et de sa magnificence, elle sembla un moment oublier sa gloire. Ni Boileau, ni Voltaire, tous deux nés dans la cour de la Sainte-Chapelle, où priait saint Louis, ni Molière lui-même, le simple enfant de Paris, élevé sous les piliers des Halles, ne se présentèrent à sa mémoire. Alors elle put paraître ingrate, et elle le fut en effet, mais pour Molière seulement; car il faut bien le dire, et comment le dire sans amertume? le monument qu'on lui consacre aujourd'hui est dû plutôt à une rencontre fortuite, à un de ces accidents imprévus qu'on qualifie de hasard, qu'à un mouvement spontané de reconnaissance nationale.

La reconnaissance ne pouvait manquer, elle se fit jour, mais plus lard; pour être oubliée d'un conseil municipal, la gloire de Molière n'en vivait pas moins dans toutes les âmes.