Bien plus, des écrivains du grand siècle, Molière est peut-être le seul dont le peuple ait gardé la mémoire. Les autres appartiennent essentiellement au monde instruit et poli; lui, appartient à tout le monde: il est du peuple, de la bourgeoisie et de la cour, mais il est surtout du peuple. Et comment le peuple l'aurait-il oublié, lui, l'enfant du peuple le plus gracieux, le plus charmant des amuseurs; le plus profond, le plus joyeux des philosophes? Encore aujourd'hui, après cent soixante-dix ans, n'est-ce pas le seul poète qui le divertisse, le seul qui l'instruise, le seul qui parle son langage? N'est-il pas son ami, l'ami du peuple, son moraliste, son fou, son sage, son législateur? un législateur qui le fait rire, qui le corrige en l'amusant, le plus joyeux des législateurs, élevé à la toute-puissance par la grâce de son génie et de sa gaieté? Voilà ce que les mortels n'ont été appelés à voir deux fois ni sur le trône de notre bon Henri IV, ni sur le trône que, suivant la belle expression de Champfort, Molière a laissé vacant.
Si le temps me le permettait, je voudrais dire ici quelle influence Molière a exercée sur la moralité et sur les moeurs de la société entière. Il faudrait peindre d'abord les habitudes grossières du peuple à cette époque, sa brutalité sensuelle, son langage cynique, son égoïsme impudent qui le ravalait au niveau de la bête; puis, à côté de ce poitrail vigoureux, il faudrait placer le portrait vivant de la classe bien élevée, là se concentrent les sentiments délicats, la naïveté charmante, l'innocence et la pudeur dans leur expression la plus gracieuse. Corneille avait peint l'amour héroïque, Molière peignit l'amour aimable dans ses caprices, dans ses jeux, dans sa grâce, et jusque dans ses emportements. Ses jeunes gens aiment pour le seul plaisir d'aimer, comme si la vie n'était rien sans l'amour, comme si l'amour était toute la vie. Tableau charmant qu'il oppose au tableau de l'amour grossier du populaire, faisant rire de l'un, faisant admirer l'autre, corrigeant les premiers par les derniers, et triomphant de tous les vices que peut atteindre son ardente raillerie. On a dit que Molière avait été obligé de former son public. L'éloge est plus grand qu'on ne pense, car on n'a pas vu que former un public à des chefs-d'oeuvre, c'était faire une nation.
Et en effet celui qui sut rendre sensible à une foule grossière les traits les plus fins de l'esprit, les sentiments les plus délicats du coeur, qui lui fit comprendre, craindre et éviter le ridicule, connaître, aimer et rechercher les convenances; celui qui épura son goût jusqu'au point de lui rendre familières les sublimes beautés du Tartufe et du Misanthrope, que fit-il autre chose que de former une nation? Les délicatesses du goût sont les premiers éléments de la vertu.
Mais ce n'est là qu'une très-petite partie de Molière. Pour le comprendre tout entier, il ne suffit pas de connaître ses ouvrages, il faut connaître sa vie. Sans cette étude préliminaire, on ne saurait jamais comment le fils du tapissier, destiné par sa naissance à meubler les appartements du roi, put devenir un profond philosophe, et un grand poète comique. Je dis un profond philosophe, car la philosophie ne se concentre pas seulement dans l'étude des notions abstraites de la pensée, elle comprend encore la connaissance morale que l'homme a de lui-même et celle de ses relations avec ses semblables. La poésie, au contraire, est le don de tout imiter, de tout sentir et de tout peindre. Elle donne des images à la pensée et des émotions au sentiment; elle est la lumière divine qui tombe du ciel sur les oeuvres du génie, car je ne saurais définir autrement l'inspiration. Le poète et le philosophe sont donc deux hommes bien caractérisés, bien distincts, et ce sont ces deux hommes que l'on retrouve dans Molière.
Comment se sont-ils développés? Je le vois à la cour observant les ridicules des grands, et Louis XIV lui-même désignant ses modèles. Je le vois au milieu de sa troupe, cette troupe à laquelle il devait tout donner, même sa vie, observant Beauval, Brécourt, Du Croisy, les Béjart et pour les forcer au naturel, glissant dans les rôles qu'il leur confie quelques traits de leur propre caractère. Mais le peuple, le vrai peuple, où l'a-t-il observé? Je le vois enfant dans la rue Saint-Honoré ou sous les piliers des Halles, jouant avec les libres enfants de Paris, et s'incarnant cet esprit goffe et facétieux dont plus tard il devait reproduire le type; je le vois courant sur le Pont-Neuf, et s'inspirant de cette muse grotesque qui animait alors les tréteaux de Gauthier Garguille et de Turlupin. Voilà la source, non de sa gaieté franche et railleuse, mais du trait bouffon qui dans ses pièces fait éternellement éclater le rire. L'esprit populaire et parisien vivait en lui.
Ce grand homme expira le 17 février 1675, en sortant du théâtre du Palais-Royal où il venait de représenter pour la quatrième fois le personnage du Malade Imaginaire. Des prêtres fanatiques lui refusèrent les derniers secours de la religion; d'autres prêtres lui refusèrent la sépulture. Il fallut les prières de sa veuve et un ordre du roi pour obtenir qu'un peu de terre couvrit sa cendre; il fallut jeter de l'argent à un peuple fanatisé et furieux qui insultait à sa mémoire et menaçait de troubler ses funérailles; il fallut que le convoi funèbre qui emportait sa dépouille mortelle se glissât furtivement la nuit dans les rues du Paris, comme s'il cachait un coupable, comme si ce cercueil allait dérober sa place au cimetière. Les prières mêmes pour le repos du martyr, car il mourut martyr du devoir, les prières mêmes durent être cachées, et c'est un fait prouvé par les registres de l'archevêché qu'il y eut défense à toutes les paroisses du diocèse et aux églises des réguliers de faire aucun service solennel en faveur de celui à qui la France vient d'élever une statue.
Tel fut le sort de Molière. Là s'arrête sa vie, mais ne s'arrêtent pas les tribulations. L'histoire des monuments consacrés à sa mémoire est pleine de vicissitudes et de singularités. Ses malheurs continuent en quelque sorte après sa mort, et lorsque les persécutions ne peuvent plus s'attacher à l'homme, elles s'attachent à sa statue.
Cette statue ne devait s'élever que bien lard. Mais qu'importe le temps à une gloire immortelle? Le temps, c'est notre juge, il grandit tout ce qu'il ne tue pas. D'abord il se fit un silence de près de cent années. Le peuple alors n'était pas assez instruit pour comprendre ses grands hommes: il riait aux pièces de Molière, mais sans reconnaissance pour son génie. L'idée ne lui venait pas que le pays pût devoir quelque chose à ce farceur qui, rejeté avec exécration hors de l'Église, n'était pour les sept huitièmes de la France qu'un réprouvé. L'anathème de Bossuet pesait de tout son poids sur le comédien, et instruisait le peuple à le mépriser et à le maudire. Ce n'était donc pas du peuple que devait sortir la voix qui demande justice; il fallait qu'une autorité éclatante et puissante se portât en avant de la multitude. L'impulsion devait venir d'en haut comme la lumière, et c'est de là qu'elle vint en effet. L'Académie Française prit l'initiative. Les temps étaient venus, et en 1769, dans un concours public, et solennel, elle appela l'éloge de celui qu'elle regrettait de n'avoir pu compter parmi ses membres. Ah! ce fut un jour glorieux pour le pays que celui où le premier corps littéraire de l'Europe, une assemblée d'hommes également illustres par la vertu et par le génie, après une étude consciencieuse de la vie et des ouvrages de Molière, vint dire à la France: Cet homme qu'on abreuva de mépris, cet homme dont on outragea les cendres, nous appelons sur lui la reconnaissance du monde et nous proclamons son éloge. Les conséquences morales de ce noble élan furent immenses. L'intelligence du pays, représentée par l'Académie, avait porté son jugement. Elle effaçait l'ingratitude par l'admiration, et l'anathème tombait devant l'apothème!
En 1778, l'année même de la mort de Voltaire, l'Académie, continuant son oeuvre, plaçait le buste de Molière dans le lieu de ses séances. Plus tard elle inaugura sa statue et le hasard voulut que la statue de celui qui n'avait pas été jugé digne même d'une prière, s'élevât chrétiennement à côté de la statue de Bossuet.
En 1778, une maison de la rue de la Tonnellerie fut ornée du buste de Molière. Une inscription indiquait que Molière était né dans cette maison en 1620. C'était une double erreur. Molière est né rue Saint-Honoré, près la rue de l'Arbre-Sec, le 15 janvier 1622. Le buste et l'inscription existent encore.