Enfin, un autre buste de Molière décore le foyer de la Comédie-Française.
Voilà les seuls monuments qui jusqu'à ce jour avaient été consacrés à la mémoire de ce grand poète.
A dater de 1818, plusieurs souscriptions furent, il est vrai, successivement proposées, mais toutes se perdirent dans les embarras du temps.
Une seulement mérite d'être citée, par l'opposition qu'elle éprouva et qui caractérise l'époque. Des artistes et des gens de lettres avaient eu la pensée d'élever la statue de Molière sur la place de l'Odéon. L'un d'eux, habile sculpteur, M. Galleaux, proposait d'exécuter le modèle gratuitement. Ce projet fut soumis au ministre de l'intérieur, qui refusa son approbation, «les places publiques de Paris étant exclusivement consacrées aux monuments érigés en l'honneur des souverains.» Ce fut sa réponse, et cette réponse est une date; on était alors en 1829.
Enfin le jour de la justice approchait. Le conseil municipal de Paris venait de voter la construction d'une fontaine à l'angle de la rue Traversière et de la rue Richelieu. Personne n'avait songé à Molière, lorsqu'un artiste dramatique, amoureux de son art comme sont tous les artistes supérieurs M. Régnier s'avisa de remarquer, dans une lettre adressée à M. de Rambuteau, préfet de Paris, que la fontaine dont on venait de décider l'érection se trouvait placée à la proximité du Théâtre-Français, et précisément en face de la maison ou Molière avait rendu le dernier soupir. M. Régnier, fort de cette double circonstance, terminait en demandant que le monument projeté fût consacré à la mémoire de celui qui fut le père de la comédie française.
Cette lettre, écrite avec autant de modestie que de contenance(1) trouva partout de la sympathie. M. de Rambuteau prit fait et cause, et devint l'avocat de la ville de Paris auprès du conseil municipal, un peu confus de son inadvertance, mais qui, on doit le dire à sa louange, devint le promoteur le plus zélé du projet qu'il n'avait pas conçu. Et voilà cependant comme les choses vont en France. Si la maison où mourut Molière ne s'était trouvée en face du carrefour où la Ville voulait construire une fontaine, et si un acteur de la Comédie-Française n'avait fait cette remarque, Molière serait encore aujourd'hui sans monument.
Note 1:
«A M. le Préfet de la Seine
«Monsieur le préfet,
«Le Journal des Débats, dans son numéro du 14 février, annonce la prochaine construction d'une fontaine à l'angle des rues Traversière et Richelieu. Permettez-moi, monsieur le préfet, de saisir cette occasion pour rappeler à votre souvenir que c'est précisément en face de la fontaine projetée, dans la maison du passage Hulot, rue Richelieu, que Molière a rendu le dernier soupir, et veuillez excuser la liberté que je prends de vous faire remarquer que, si l'on considère cette circonstance et la proximité du Théâtre Français, il serait impossible de trouver aucun emplacement où il fut plus convenable d'élever à ce grand homme un monument que Paris, sa ville natale, s'étonne encore de ne pas posséder.
«Ne serait-il pas possible de combiner le projet dont l'exécution est confiée au talent de M. Visconti avec celui que j'ai l'honneur de vous soumettre? Quand vos fonctions vous le permettront, monsieur le préfet, vous venez assister à nos représentations, vous applaudissez aux chefs-d'oeuvre de notre scène: le voeu que j'exprime doit être compris par vous, et d'espère que vous l'estimerez digne de votre attention.
«Les modifications que l'on serait obligé de faire subir au projet arrêté entraîneraient indubitablement de nouvelles dépenses; mais cette difficulté serait, je le crois, facilement écartée. N'est-ce pas à l'aide de dons volontaires que la ville de Rouen a élevé une statue de bronze à Corneille? Assurément une souscription destinée à élever la statue de Molière n'aurait pas moins de succès dans Paris: les corps littéraires et les théâtres s'empresseraient de s'inscrire collectivement; les auteurs et les acteurs apporteraient leurs offrandes individuelles. Tous ceux qui aiment les arts et qui révèrent la mémoire de Molière accueilleraient cette souscription avec faveur, et s'intéresseraient à ce qu'elle fût rapidement productive. Du moins c'est ma conviction, et je souhaite vivement que vous la partagiez.
«D'autres que moi, monsieur le préfet, auraient sans doute plus de titres pour vous entretenir de ce projet, qui avait déjà préoccupé le célèbre Le Kain; mais si la France entière s'enorgueillit du nom de Molière, il sera toujours plus particulièrement cher aux comédiens. Molière fut, tout à la fois, leur camarade et leur père, et je crois obéir à un sentiment respectueux et presque filial, en vous proposant de réunir au projet de l'administration celui d'un monument que nous serions si glorieux de voir enfin élever au grand génie qui, depuis près, de deux siècles attend cette justice!
«J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«Régnier,
«Sociétaire du Théâtre-Français»
Le Préfet de la Seine à M. Régnier.
Paris, 14 mars.
«Monsieur,
«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet de la fontaine que l'administration municipale va faire construire à l'angle formé par la jonction des deux rues Traversière et de Richelieu. Vous exprimez, à cette occasion, le désir de voir s'élever à Molière un monument que sa ville natale s'étonne de ne pas encore posséder, et vous pensez que l'on pourrait d'autant mieux profiler de la circonstance que c'est precisément en face de la fontaine projetée, dans la maison Mulot, que ce grand homme a rendu le dernier soupir.
«Je m'associe de voeu et d'intention à un pareil projet, et, autant que personne au monde, je me réjouirais de voir la Ville de Paris rendre enfin à Molière le même hommage que d'autres villes de France ont déjà rendu à Montaigne et à Pascal, à Corneille et à Racine, à Bossuet et à Fénelon. Mais il ne dépend pas de moi, monsieur, de changer ni le caractère ni la destination d'un monument dont le conseil municipal a voté la dépense et approuvé les plans. Toutefois, comme en mainte circonstance le principe du concours des particuliers a été admis par l'administration dans les vues d'intérêt général, j'aime à croire que la Ville pourrait accepter, pour être concurremment employé avec les fonds votés par elle, le produit d'une souscription qui aurait été ouverte dans une pensée aussi louable, et j'oserais presque dire aussi parisienne, que celle que vous m'avez fait l'honneur de me soumettre. Aussi n'hésiterai-je pas à en faire l'objet d'une proposition au conseil municipal, avec la confiance que les hommes honorables qui y siègent, fidèles interprètes des sympathies de leurs concitoyens, accueilleront favorablement l'idée de payer un juste tribut d'admiration à l'un des plus beaux génies de la France, et peut-être à la plus grande des illustrations parisiennes.
«Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération très-distinguée,
«Le pair de France, préfet de la Seine.
«Comte de Rambuteau.»
L'histoire des hommages rendus à Molière se partage en deux époques bien tranchées: l'époque académique et l'époque populaire: l'une conduisait à l'autre. L'époque populaire commence seulement aujourd'hui. Elle s'est manifestée par une souscription nationale, à laquelle tous les états, toutes les classes de la société, se sont empressés de concourir. Les souscriptions de ce genre sont des symptômes certains d'intelligence: elles disent qu'une idée ou qu'un sentiment vient de pénétrer dans la foule: elles sont grandes et puissantes parce qu'elles proclament la reconnaissance d'un peuple.
Certes, l'Académie Française, en voyant cette manifestation spontanée d'une noble pensée, dut être fière de son ouvrage; car c'était bien là son ouvrage, elle avait donné l'impulsion. Et quelle joie de reconnaître dans le pays tout entier cette intelligence du bon goût, cette sympathique admiration qu'elle avait eu l'honneur d'exprimer la première.
Le monument de Molière est donc un monument tout national. Il s'élève à frais communs; c'est sa gloire et la nôtre. Nous y avons tous contribué, et la Ville de Paris, et le roi, et le peuple, et les académies, et les députés, et les membres du conseil municipal, et les hommes de goût, et enfin les artistes de tous les théâtres. Parmi ces derniers, mademoiselle Mars s'est surtout montrée généreuse: c'était son droit. Molière lui devait trop et elle devait trop à Molière pour ne pas l'aimer doublement. Comment se serait-elle montrée ingrate, celle dont le naturel, la grâce, l'intelligence exquise, étaient devenus comme la seconde couronne du poète? Les interprètes du génie sont presque aussi rares que le génie même, et ici l'interprète se montra toujours digne du l'oeuvre. N'était-ce donc pas devoir beaucoup à Molière?