Revue Algérienne.

MOHAMMED-EL-MEZARI--MOHAMMED-EL-ABOUDI.

1.--Mohammed-el-Mezari, agha des Douairs, Zmélas et Gharabas.

Après la mort du général Mustapha-ben-Ismaël (V. l'Illustration, nº 8, p. 124, et n° 16 p. 235), les intérêts de la politique française exigeaient que les puissantes tribus des Douairs, Zmélas et Gharabas, qui les premières dans la province d'Oran avaient fait, dès 1835, leur soumission, ne restassent pas sans chef indigène. Il était à craindre, en effet, que de prompts éléments de discorde et d'anarchie ne vinssent désorganiser cette milice, instrument utile et nécessaire de notre domination dans la guerre actuelle. Le successeur de Mustapha-ben-Ismaël fut bientôt choisi, dans sa famille même: son neveu et son principal lieutenant (khalifah), celui qui depuis plusieurs années l'avait accompagné et secondé dans toutes les expéditions, parut le plus propre à continuer l'oeuvre du vieux général; et, sur la proposition du ministre de la guerre, M. le maréchal duc de Dalmatie, une ordonnance royale du 21 juin 1843 a nommé Mohammed-el-Mezari agha des Douairs, Zmélas et Gharabas.

Sous le gouvernement turc, El-Mezari (ou Mazary) était déjà l'un des chefs des tribus que l'on désignait sous le nom de tribus de Makhzen, milice privilégiée, chargée de percevoir les impôts et de maintenir le pays dans l'obéissance. Le marabout célèbre Tedjini s'étant révolté contre le bey d'Oran, s'avança jusqu'auprès de Mascara pour s'emparer de cette ville importante; mais arrêté dans sa marche par un corps de troupes envoyé par le bey à sa rencontre, il fut défait dans cette même plaine d'Eghrès, théâtre de tant de combats pendant ces dernières années. La valeur personnelle de Mezari contribua puissamment à ce succès des armes turques, et par une charge vigoureuse sur les cavaliers ennemis il eut la plus grande part à la défaite de Tedjini.

Lorsque, au commencement de 1831, la retraite du bey Hassan vint consommer dans la province d'Oran la ruine de la souveraineté turque et l'avènement de la souveraineté française, les tribus du Makhzen, à la tête desquelles se trouvaient les Douairs et les Zmélas, ne surent d'abord à quel pouvoir se rallier, et vécurent dans une sorte d'indépendance, luttant tout à la fois contre les Arabes et les Français. L'élection d'Abd-el-Kader comme sultan des Arabes, en 1832, rencontra la plus vive résistance de la part des principaux chefs de ces milices. Une ligne se forma contre le jeune émir; elle fut dirigée par Mustapha-ben-Ismaël, et, sous ses ordres, par des chefs divers, au premier rang desquels se plaça Mohammed-el-Mezari.

Comme son oncle, El-Mezari souffrit avec impatience l'élévation d'un fils de marabout venant ravir aux guerriers du Makhzen une autorité que ceux-ci étaient accoutumés à regarder comme leur patrimoine. Avec son oncle aussi, il partagea les périls de la lutte. Il était à ses côtés lorsque, le 12 avril 1834, les Douairs attaquèrent à l'improviste et enlevèrent au galop le camp d'Abd-el-Kader: coup de main brillant qui eût peut-être détruit à jamais l'autorité naissante du jeune sultan, sans l'assistance fatale que lui prêta le général français, commandant supérieur à Oran.

Voici dans quels termes El-Mezari lui-même a rendu compte de cette victoire:

«Au général Desmichels. Salut! Je vous annonce que le fils de Sidi-Mahi-Eddin (Abd-el-Kader) vient de faire une expédition contre nous. Nous étions loin de nous y attendre; nos camps étaient sur la route de Tlemsen. Il a fui devant nous, et nous l'avons poursuivi, tuant sans relâche; il a perdu 340 cavaliers. Nous avons pris ses tentes, ses tambours, ses propres chevaux sellés et les mulets qui portaient ses bagages. Surpris par nous pendant la nuit, ses cavaliers se sont dispersés; les plus adroits ont sellé leurs chevaux à la hâte et nous ont échappé; mais le plus grand nombre a été réduit à enfourcher des ânes: c'est ce qu'a fait le bey lui-même. Vous pouvez vous le représenter fuyant sans selle et sans bride sur cette monture. Nous avons pris chevaux, tentes et mulets, et nous sommes partis sains et saufs et enrichis. Dieu soit loué! Vous recevrez cette nouvelle de Mascara. Nous avons maintenant l'intention de retourner dans notre pays et d'approvisionner vos marchés; nous vous demandons comme auparavant de ne point être inquiétés dans notre commerce avec vous. Quand nous serons de retour, nous irons vous voir pour conférer sur l'intérêt de tous. Ecrivez-nous une lettre pour nous rassurer, et nous retournerons tranquillement dans notre pays. Envoyez-nous cette réponse le plus tôt possible.»

Au lieu d'accueillir cette ouverture, le général français la repoussa par son silence; il envoya la lettre de Mezari à Abd-el-Kader engagea celui-ci à se mettre en campagne, alla établir lui-même son camp à Misergain pour imposer à Mustapha-ben-Ismaël par cette démonstration, et par ses conseils, comme par son appui (il fit délivrer à l'émir 400 fusils et plusieurs quintaux de poudre), le mit en mesure de triompher de ses rivaux et de les anéantir. Une partie des Douairs et des Zmélas vint réclamer notre protection et camper sous les murs d'Oran; le surplus passa dans les rangs ennemis, Mustapha se retira à Tlemsen auprès des Turcs, maîtres du Méchouar (citadelle).