El-Aboudi a été, depuis son séjour à Paris et dans les différents lieux publics où il a paru, l'objet d'une curiosité souvent importune et quelquefois gênante. Homme bien élevé, plein de mesure et de retenue dans ses relations comprenant et parlant le français, il est à sa place partout, et devine, plutôt qu il n'apprend, tous les usages de notre société française. El-Aboudi ne sourit guère, et surtout il ne s'étonne de rien. A l'orchestre de l'Opéra, on eût dit un spectateur blasé par l'habitude. Au Cirque des Champs-Elysées, il a admiré la fantasia de M. Gaucher sur Partisan, mais beaucoup moins le cavalier que le cheval, et un retour sur lui-même lui a arraché cette exclamation tout arabe: «Pauvre cheval noir! lu fais gagner quelques boudjoux à ton maître: mais si tu appartenais à El-Aboudi, combien ne lui vaudrai-tu pas de moutons, de boeufs et de chameaux!»
Bulletin bibliographique.
Les Constitutions des Jésuites avec les déclarations; texte latin d'après l'édition de Prague. Traduction nouvelle.--Paris. 1843. 1 vol. in-18 de 522 pages. Paulin. 3 fr. 50 c.
Depuis quelques années, la France se croyait heureusement débarrassée des jésuites, A son grand étonnement et à son grand effroi, elle vient d'apprendre qu'elle était encore affligée de ce terrible fléau. Après s'être tenus longtemps cachés, muets et silencieux on ne sait où, les disciples de Loyola ont reparu tout à coup au milieu de ce monde qui a tant de raisons de les haïr et de les redouter; ils ont le verbe haut; ils ne se contentent pas de prêcher, ils écrivent, ils ont des journaux,--je voulais dire un journal dans lequel ils impriment sérieusement les absurdités les plus révoltantes; ils fabriquent un ils font fabriquer des livres remplis d'injures et de grossièretés. En un mot, ils deviennent aussi insolents, aussi audacieux, aussi francs, qu'ils étaient naguère humbles, timides et hypocrites.
Que veulent-ils donc? A quoi bon le demander? ce qu'ils ont toujours voulu: devenir les souverains absolus de l'univers entier. Que tous les hommes qui seraient tentés de les regarder comme les victimes d'une erreur de l'opinion publique, se donnent la peine de lire le volume que vient de réimprimer M. Paulin, et ils apprendront à les connaître. C'est là, c'est dans ses constitutions, dans ses lois organiques, dans ses règlements officiels, que la trop fameuse société de Jésus se montre réellement telle qu'elle est, telle surtout qu'elle voudrait être. C'est là que, tout en admirant le puissant génie et la force de volonté de ses illustres fondateurs, on apprend à détester leurs maximes, et surtout à craindre pour l'humanité que leurs espérances et leurs projets ne parviennent à se réaliser un jour.
Ce volume, dont la publication est si opportune, ne contient pas toutes les lois auxquelles sont soumis les jésuites, et qui, publiées à Prague, en 1757, par ordre de la dix-huitième et dernière assemblée générale, sous le titre d'institutum societatis Jesu, remplissent deux gros volumes in-folio. L'Institutum est trop considérable pour que l'éditeur des Constitutions ait pu songer à le remettre en entier sous les yeux du public. Obligé de faire un choix, il a fait traduire et il a réimprime de préférence les ouvrages fondamentaux de la société, ceux qui sont sortis de la plume d'Ignare de Loyola: les Constitutions, suivies des Déclarations; les Exercices spirituels; la Lettre sur l'obéissance.--l'Examen général que doivent préalablement subir tous ceux qui demandent à entrer dans la société de Jésus, précède les Constitutions.
Les Constitutions ne sont plus maintenant telles qu'elles furent écrites par Ignace de Loyola. Le texte n'en a été fixé que deux ans après la mort du célèbre fonda leur de l'ordre des jésuites, par la première assemblée générale, qui, comme on peut le voir dans le compte-rendu de ses décrets, changea plusieurs articles, en ajouta quelques-uns, en retrancha d'autres, en fit passer des Déclarations dans les Constitutions, ou des Constitutions dans les Déclarations, et enfin en fit faire une traduction latine, imprimée en 1538. Toutefois, divers changements eurent encore lieu par la suite, et ce ne fut qu'en 1593, qu'on cessa de corriger le texte primitif, qui avait déjà subi tant d'altérations.
Les premières éditions des Constitutions n'étaient point destinées à être publiées; elles devaient au contraire être tenues très-secrètes. Aquaviva (Institut, I. XI, p. 243) défend de communiquer, sans le consentement du provincial, aux autres membres de la société, les exemplaires qu'on doit avoir dans chaque maison et dans chaque collège pour l'usage particulier des supérieurs et des consulteurs, «de manière, dit-il, qu'on ne puisse ni les montrer aux étrangers ni les transporter ailleurs;» à plus forte raison ne les laissait-on pas lire aux novices avant qu'ils eussent fait leurs voeux. Cependant les éditions des Constitutions se multiplièrent à tel point que le secret devint impossible à garder. La grande édition de Prague se répandit rapidement dans toute l'Europe, et ce fut d'après cette édition que les parlements de France et les tribunaux étrangers jugèrent et condamnèrent les jésuites.