La session est close; M. le ministre de l'Intérieur a fait savoir, lundi dernier, au gouvernement représentatif qu'il pouvait retourner chez lui et prendre ses vacances. Le représentatif ne se l'est pas fait dire deux fois: il est parti avec la joie d'un écolier qui a fini sa tâche et s'élance à travers les grilles ouvertes, pour aller courir en pleine campagne et respirer à l'aise. Il faut avouer que le représentatif est dans son droit. Voici bientôt huit mois qu'il était cloué sur son banc de gauche et de droite, et qu'il manoeuvrait au centre. De décembre à juillet, l'exercice est rude. Quand on est resté si longtemps sur son siège, quand on a dévoré tant de paroles sans saveur, de discours mal assaisonnés et de budgets indigestes, on a besoin de marcher pour se dégourdir les jambes, et de se refaire l'estomac et l'appétit par des provisions d'air pur.
La séance de clôture a été parfaitement déserte, comme cela est dans ses habitudes; quelques honorables se montraient encore, ça et là, sur les banquettes, derniers échantillons du troupeau dispersé, et tout à fait semblables à des brebis égarées; depuis deux ou trois mois, les béliers avaient pris les devants et se promenaient sur les grandes routes cherchant de l'eau fraîche et un peu d'herbe tendre.
Les béliers n'en font jamais d'autre: ils assistent rarement aux derniers jours de la session. Les béliers, en effet, sont chargés de conduire les moutons à la bataille. Dès qu'il n'y a plus de bataille, que feraient-ils à la tête de la Bergerie? Or, les heures qui précèdent la clôture des Chambres n'ont pas besoin de ces grands pourfendeurs: tous les partis éprouvent la même lassitude; sans avoir précisément mis bas les armes, ils sont à peu près désarmés. Comme il n'y a plus de ministère à battre en brèche, ni de questions de cabinet à enfoncer, les larges fronts qui se chargent ordinairement de cette besogne ne se sentent plus nécessaires. Ils désertent donc, se contentant, pour empêcher la session de rendre le dernier soupir dans un complet abandon, comme un mourant sans amis et sans famille, de laisser à l'arrière-garde quelques traînards, qui lui jettent l'eau bénite et crient Vive le roi! autour de son cercueil. Ainsi, les orateurs illustres, les grands parleurs et les bavards disparaissent un à un, quinze jours avant la dernière scène de la comédie; il ne reste que les muets et les bègues, ceux qui se distinguent à la Chambre par un très-profond silence. La séance de clôture est la séance où triomphent ces foudres de guerre; le moment de lancer les éclairs de leur redoutable éloquence est à la fin venu; à peine M. le ministre a-t-il prononcé ces mots: «La session est close,» que nos gens se lèvent pleins d'ardeur, et, se donnant réciproquement la main avec de fières attitudes de Démosthènes: «Adieu, s'écrient-ils, portez-vous bien, bon voyage, à l'année prochaine!» Après quoi ils s'essuient le front, comme accablés sous la fatigue de cette terrible improvisation, et se disent intérieurement; «Eh! moi aussi je suis Mirabeau!» Pour peu qu'on les y poussât, ils feraient imprimer sur vélin et distribuer leur superbe discours: «Adieu, à l'année prochaine, portez-vous bien, bon voyage!»
De leur côté, les électeurs sont avertis et se tiennent sur le qui-vive? Le canton n'est pas fâché de revoir son représentant, et de se trouver engraissé et décoré dans sa personne. Si le canton est satisfait de son illustre enfant, il lui dresse un banquet et une demi-douzaine de toasts et d'allocutions; si, au contraire, il a contre lui quelque rancune, trois ou quatre bureaux de poste, une dizaine de bureaux de tabac, quelques aunes de rubans arrivant à propos, adoucissent son ressentiment, et couronnent le front du mandataire d'une resplendissante auréole. Le grand homme! il a compris les besoins de son époque: honneur à lui!
Lui, cependant, se promène par les rues de sa ville d'un pas relevé et avec tous les signes d'une méditation profonde; que voulez-vous? il porte, dans sa tête, les destinées de la France et de l'Europe, l'Angleterre, et la Russie, et l'Espagne, et même un peu la Cochinchine. Ne le dérangez pas, ne le troublez pas, de grâce! prenez garde qu'il ne se heurte et ne fasse un faux pas: l'équilibre du monde en serait ébranlé!--Si vous avez l'honneur de payer 200 francs de contribution, ou d'être patenté, vous pouvez vous hasarder cependant et l'éveiller dans ses rêves. L'élu a des égards pour l'électeur, tant que sa cote n'est pas diminuée; il l'aperçoit de loin, il lui sourit, il lui tend la main, il le devine d'une lieue au fumet. Comment vous portez-vous? comment va madame votre épouse? et votre petit Eugène? Mon Dieu! que vous avez bon air et bon visage, et que la France est heureuse d'avoir des citoyens tels que vous!
J'en connais un qui pousse à sa perfection cet art de caresser l'électeur et de l'emmieller; celui-là est tout fraîchement arrivé aux honneurs du représentatif; c'est à la poursuite de cette toison d'or qu'il a déployé une souplesse de ressorts digne d'admiration. Vous soupçonnait-il électeur, ou tout au moins cousin, ami, domestique ou portier d'un électeur? il courait après vous comme un limier sur la piste d'un fin gibier, vous tirait par le pan de l'habit, et vous accablait de protestations et de tendresses; vous aviez beau faire et vous débattre, et dire que vous n'en pouviez mais, qu'il ne faisait pas votre affaire, que vos opinions ne vous permettaient pas de le choisir, et qu'il s'adressât à un autre: notre homme n'en démordait pas, et faisait si bien, qu'en vous quittant il emportait toujours quelque chose de votre personne; si ce n'était pas votre vote, c'était au moins le bouton de votre habit, tant il était tenace et vous tiraillait par tous les bouts, pour arracher quelques lambeaux de votre conscience.
Très-habile à tendre ses hameçons en plein vent et à happer les électeurs au passage, il était plus remarquable encore dans sa chasse de l'électeur à domicile. Je l'ai vu écumer le pot et arroser le rôti pour plaire à la cuisinière; il appliquait à la politique le système que l'Eliante de Molière conseille pour réussir en amour:
Jusqu'au chien du logis il s'efforçait de plaire.
Un jour, c'était la veille de l'élection, il avisa sur sa porte la femme d'un électeur influent; un enfant de deux ou trois ans jouait sur le seuil, près d'elle, illustre rejeton, l'orgueil, l'espoir de cette famille électorale. Le candidat s'approcha de madame *** et la salua de son air le plus souriant et le plus gracieux; puis, se tournant vers le marmot: «C'est là monsieur votre fils? dit-il; charmant enfant, semblable à sa mère; bon Dieu, quels yeux! quel front! il y a quelque chose dans cette tête-là; voilà un jeune homme qui ira loin, nous en ferons un jour un conseiller d'État, qui sait? un ministre; et, si je suis député en ce temps-là, il pourra compter sur ma voix.»