A ces mots, il prit le petit bonhomme dans ses bras et le caressa avec de grandes démonstrations d'enthousiasme et de tendresse. Soit que l'enfant fût sensible outre mesure à la flatterie, soit que les prédictions que venait de faire le député en expectative eussent ouvert subitement la voie et chatouillé son ambition, il ne se contint pas et se conduisit comme les petits chiens de l'Intimé sur les genoux de Perrin Dandin. Précisément le candidat le tenait en l'air, dans une situation perpendiculaire à son visage, de sorte qu'il n'en perdit rien et fut inondé de ses marques de joie et de reconnaissance. Mais il ne s'en troubla point le moins du monde: «Adorable enfant! heureuse mère!» s'écria-t-il. Le lendemain, l'élection eut lieu, et notre héros fut nommé; la voix du père de l'enfant vint, au second tour de scrutin, compléter l'appoint de sa majorité. Ou a vu avec quelle résignation stoïque il supportait, dans l'intérêt de sa candidature, tout ce qui pouvait lui tomber d'en haut; depuis qu'il est député, il en a essuyé bien d'autres.
Ce n'est pas seulement, la Chambre qui déserte Paris, tout le monde s'en mêle; on ne rencontre que des gens qui font leur malle ou qui vont la faire. Quand le mois d'août commence à poindre à l'horizon, il y a toute une couche de population parisienne qui s'inquiète et s'agite; le besoin de locomotion la sollicite et la tourmente; ce Paris, si cher et si adoré pendant huit mois de l'année, devient maussade, insupportable, odieux; il semble qu'on étouffe dans ses murs comme dans une bastille; le pavé vous blesse et vous brûle, et vous avez hâte de lever le pied et de vous enfuir quelque part, à droite ou à gauche, ici ou là, qu'importe?
Les symptômes de cette impatience se font voir, en ce moment, de tous côtés; chacun fait ses préparatifs de départ et de changement de domicile. Au signal donné par les deux Chambres, Paris va répondre de tous les points de la ville: les notaires, les avocats et les avoués expédient les actes, dévorent les dossiers et se préparent à demander au bienheureux mois de septembre un peu de liberté et de repos. Les présidents et les juges commencent à mettre leur bonnet au fourreau et à plier leur hermine et leur loge, caressant l'espoir prochain de donner un peu de bon temps à Thémis; l'Académie distribue ses couronnes et envoie promener ses lauréats; le ministère fait atteler sa chaise de poste; la guerre va au midi, l'instruction au nord; le commerce, la marine, les affaires étrangères n'attendent que l'heure de se mettre au galop. La royauté elle-même prendra bientôt ses vacances: elle ira au château d'Eu dans quelques jours. Cependant les altesses royales voyagent; mais tout n'est pas rose et plaisirs pour elles dans ces pérégrinations que l'officiel et le solennel gênent et attristent toujours. Les vacances des princes et des rois ne sont pas les meilleures vacances; ne trouvent-ils pas sans cesse, à chaque pas, au coin de toutes les villes et de tous les sentiers, la harangue du maire, du conseil municipal, du commandant de la garde citoyenne, du député en congé et de l'académie locale qui lui jette ses fleurs de rhétorique et lui barre le chemin?
Voyez-vous dans l'enceinte des collèges cette, multitude jeune et ardente qui feuillette un dictionnaire, et, les deux coudes appuyés sur la table, griffonne un thème grec ou une dissertation latine? c'est la nation des écoliers. Voilà les véritables bienheureux, les élus du mois d'août et du mois de septembre. Pour ceux-là, du moins, le mot vacances a des charmes inappréciables, un bonheur immense et sans mélange: il renferme les émotions les plus vives et donne les biens les plus désirés, l'air, la liberté, les bois, les prés fleuris, les courses haletantes dans la plaine ou sur la montagne, les caresses d'une mère, les douceurs du foyer domestique, les joies de la famille!
Aussi, comme ils calculent les jours! comme ils attendent avec impatience l'heure qui doit ouvrir les portes de leur cage! A l'instant où je vous parle, il n'y a pas un élève des collèges royaux, de Rollin à Charlemagne, de Henri IV à Louis-le-Grand, de Bourbon à Saint-Louis, qui ne compte sur ses doigts tous les matins en se levant, tous les soirs en se couchant, et ne dise: «Dans un mois, dans quinze jours, dans huit jours, je serai en vacances!» Les plus calmes, les plus graves, les plus indifférents, les plus forts et thèmes, ne sont pas eux-mêmes exempts de cette impatience et de cette palpitation.
Mais nos écoliers ne partiront pas avant d'avoir livré la grande bataille de grec et de latin qui couronne l'année scolaire et lui sert de dénouement; bientôt les voûtes de la Sorbonne répéteront les noms des heureux vainqueurs au concours général, et chaque collège donnera, dans son enceinte particulière, une imitation en miniature de ce triomphe solennel; l'heure de la lutte n'est pas loin; déjà tous nos jeunes athlètes s'arment de la plume et lui donnent le fil: c'est une grande rumeur dans les collèges: le proviseur excite ses bataillons, le professeur les harangue, le maître d'étude leur crie: Macte animo! il n'est pas jusqu'au tambour qui ne batte l'appel des classes avec plus de vivacité et d'ardeur, donnant à son roulement un air de Te Deum anticipant sur les prochaines victoires.
Le combat fini, quand les victorieux s'en retourneront les couronnes au bras, quand les fils, ceints de lauriers, se seront jetés dans les bras des mères, quand le proviseur leur aura donné le baiser magistral, alors il fera bon voir la foule des écoliers libres enfin s'élancer à travers les grilles et prendre son vol vers le toit paternel en poussant des cris joyeux.
En ces jours de liesse et de repos, il semble que le monde change de face; il y a de tous côtés un désarmement général qui ferait presque croire au bonheur et à la paix universels; tout se tait, tout est calme et tranquille; les avocats ne crient plus, les ministres ne se querellent plus, les juges ne condamnent plus, les professeurs ne donnent plus de pensums; on se croirait en plein âge d'or, avant le coup de dent donné imprudemment par Eve au fruit défendu.
Mais quel bonheur n'a pas son excès, quelle médaille n'a pas son revers? De cette distraction générale que les vacances autorisent, de cet oubli des affaires qu'elles encouragent et qu'elles donnent, naît un tant soit peu de langueur et de tristesse; chacun s'amuse à part soi, sur les grands chemins ou dans son enclos; mais le monde parisien en souffre; il semble que la vie se retire de lui: peu d'affaires, peu de plaisirs, peu de bruit! Ce qui reste de Paris, ce qui ne voyage pas, ce qui n'a ni parents, ni amis extra muros, ni coin de terre, ni maison des champs, le Paris immobile en un mot, le Paris qui reste sur lieu, prend je ne sais quel air indifférent et désoeuvré. Cette année, le ciel en a pitié et lui envoie un remède efficace contre cet engourdissement et cet ennui. Quelle est cette merveilleuse panacée! Quoi! ne devinez-vous pas, vous tous, chers lecteurs, qui en faites chaque semaine, un usage agréable, vous qui en connaissez, par expérience, l'incontestable vertu? Et qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus étonnant, de plus important aujourd'hui que..... le rébus de l'Illustration?
Notre rébus a conquis toutes les affections; notre rébus attire tous les regards; il n'est pas de parti, pas de Pyrénées, que notre rébus ne réunisse dans une commune fraternité et dont il n'abaisse les cimes; il est l'intérêt, le souci, la passion du moment. Les Chambres ont bien fait de se dissoudre, car leur éloquence pâlissait devant les mystères de ce rébus adoré; on ne s'inquiétait déjà plus de M. Guizot, mais du rébus de l'Illustration; la gauche, la droite', le centre, avaient beau se démener et se débattre.--Quelle est la nouvelle du jour? un discours de Barrot? une harangue de Lamartine? Zurbano, Narvaez, Saragosse, Madrid, O'Connell, la prise de la Zméla? Allons donc, vous n'y pensez pas! Voilà de belles affaires vraiment auprès des rébus de l'Illustration! Quoi de plus nouveau, en effet, ô Athéniens! quoi de plus digne d'attention que ces rébus incomparables?