L'Illustration est naturellement modeste; cependant la plus robuste modestie ne saurait se taire en présence d'une sympathie si honorable et d'un si prodigieux succès. Se taire ne serait plus de la pudeur, mais de l'ingratitude; il est décent de baisser les yeux quelque temps et de se dérober à sa propre gloire; mais que cette gloire finisse par vous envelopper de toutes parts et vous inonde, on est bien obligé de la voir, de l'envisager, de s'en faire honneur et de s'en parer: tel est le cas de l'Illustration.
Ses rébus occupent Paris, le font coucher tard, l'éveillent de bonne heure, et souvent agitent ses nuits. Le samedi, dès que l'Illustration paraît, les Parisiens se répandent dans la ville par centaines; vous croyez qu'ils vont à leurs affaires: non, ils courent après le rébus. Le chef de bureau en cherche le sens à travers ses dossiers, l'agent de change à la Bourse, le marchand dans sa boutique, le millionnaire dans son hôtel, la jolie femme dans son boudoir, le garde national en faction, et le ministre en plein conseil!
L'Illustration refusait d'abord de croire à une vogue si universelle, à une influence si extraordinaire, mais il a bien fallu qu'elle se rendit à l'autorité et à l'évidence des faits.
A tous les coins de rues, des femmes, des enfants, des vieillards, arrêtent les écrivains, les dessinateurs, les employés, les imprimeurs, les éditeurs, les brocheuses, les porteurs de l'Illustration pour leur demander le mot du rébus de la semaine. Toutes les nuits, le rédacteur en chef est éveillé en sursaut pour la même question. Dans les théâtres, sur les places publiques, voici des gens en groupe qui chuchotent; vous approchez et vous distinguez ces mots: «C'est cela!--Non, c'est ceci!--Je n'en viendrai jamais à bout!
--Ah! m'y voici; quel bonheur! je le devine; j'ai deviné!» C'est encore de notre rébus qu'il s'agit.
Hier, à minuit, M. de Rotschild rencontra M. Hottinger sur le boulevard Montmartre: «Où allez-vous si tard?
--J'allais chez vous.--Et moi aussi, répondit M. de Rotschild, pareil à l'un des deux amis de la fable.--S'agit-il d'un emprunt ou d'un chemin de fer?--Non, pardieu! j'allais savoir si vous aviez pu deviner le dernier rébus?--Eh! j'allais vous en demander autant.--Ma foi non! je n'ai rien deviné.--Ni moi; mais je ne me coucherai pas sans en avoir le coeur net.--Ni moi, vraiment.» Et nos deux grands financiers se promenèrent longtemps de long en large dans une agitation difficile à décrire. A quatre heures du matin, ils cherchaient encore: leur anxiété était au comble. Nous donnerons dans notre prochain numéro le bulletin des suites de cette crise financière.
A la même heure, tout remuait au domicile d'un avocat à la Cour de cassation.--Sa jeune femme se désolait de ne pas savoir encore à quoi s'en tenir sur le fin mot de la chose.--Elle sonnait ses domestiques, elle harcelait son mari, et celui-ci, sautant à bas du lit, envoyait chercher des renseignements chez le premier président de la Cour, et, à son défaut, chez le garde-des-sceaux.
Vendredi, le trouble était à l'ambassade d'Autriche; M. l'ambassadeur et madame l'ambassadrice avaient mis toute leur maison sur pied; est-ce qu'il serait arrivé à monseigneur quelque nouvelle diplomatique fâcheuse? Est-ce que madame l' ambassadrice, aurait des maux de nerfs? Point du tout; c'est le rébus de l'Illustration qui cause ce désordre: depuis le matin, monseigneur se creusait la tête en vain et se dépitait; un congrès ne lui aurait pas causé plus de soucis; heureusement, le secrétaire d'ambassade connaissait un maître des requêtes qui connaissait un oncle de la cousine de la nièce du propriétaire de l'Illustration. On remonta de source en source, et le secrétaire d'ambassade victorieux rapporta enfin, tout haletant, le mot du rébus à M. le comte d'Appony. Immédiatement. M. le comte expédia un courrier extraordinaire à M. de Metternich.
L'Illustration sent ici le besoin d'exprimer sa reconnaissance à ses lecteurs et toute son émotion.