«2 Confusion du sens littéral et figuré, entente à la lettre des figures du langage;

«3º Oubli de la signification des symboles figurés, et explication de ces représentations par des récits au loisir ou des faits altérés.

Les trois premières parties de cet oeuvre sont consacrées au développement de ces trois principes. M. Alfred Maury ne se contente pas d'émettre des opinions plus ou moins contestables; tout ce qu'il avance, il le prouve à l'aide de nombreux exemples qui dénotent une érudition aussi profonde que variée. D'ingénieux rapprochements démontrent jusqu'à l'évidence aux plus incrédules quelle large place la fable a occupée dans la rédaction des légendes. Il ne suffit pas, en effet, au véritable critique de traiter un fait de faux et de controuvé, il lui faut encore remonter à l'origine de la confection du mensonge, en découvrir, autant que possible, les motifs.

Dans la quatrième partie, M. Alfred Maury passe en revue les garanties d'authenticité qui nous sont offertes par ces légendes. Il montre quelle distance énorme nous sépare, par la manière d'envisager les causes, de l'époque où une foule de faits incroyables étaient accumulés dans d'épais in-folio, destinés à nourrir la piété et la superstition du vulgaire. Il fait, selon ses propres expressions, «tomber les témoignages qui garantissaient l'exactitude de ces récits merveilleux, avec la poussière qui recouvre aujourd'hui ces fatras, où se cachent pourtant parfois des circonstances intéressantes et des détails véridiques.»

La conclusion de cet ouvrage nous ramène naturellement à l'introduction, dans laquelle M. Alfred Maury, tout en en analysant la marche, détermine la loi de la longue lutte de la raison et de la loi, de la science et de la théologie. Il y a dix-huit cents ans, l'Évangile disait au monde: «Heureux ceux qui croient sans avoir vu!» Il y a dix-huit cents ans, saint Paul écrivait aux Corinthiens: «Je détruirai la sagesse des sages, et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages? que sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde?» Frappé de ces paroles, M. Alfred Maury en a vainement cherché l'accomplissement autour de lui, dans ce monde formé par le christianisme et qui n'a pas cessé de vivre en lui et par lui. «Vainement il a cherché un pays de la terre fidèle aux premiers enseignements de la foi; loin de là, il a trouvé la science partout en honneur, partout respectée, protégée par l'opinion publique, commandant aux nations ou donnant aux gouvernants leur plus ferme appui. La science, c'est-à-dire la raison, qui en est le fond et l'essence, est devenue, au contraire, comme un des plus nobles attributs de la divinité; elle sert à interpréter la foi et à pénétrer les mystères de la création; elle n'est donc pas détruite cette science, puisqu'elle trône au milieu des sociétés, qu'elle marche la compagne indispensable de toute doctrine, de toute croyance qui veut rencontrer de la conviction dans les esprits? On dispute sans doute encore sur ses conséquences, même sur quelques-uns de ses principes, mais chacun convient de sa supériorité. C'est en son nom que tout se fait, que tout s'édifie; elle est devenue la clef des intelligences, le levier de l'esprit humain. Quel singulier changement s'est-il donc accompli pendant ces dix-huit siècles, pour qu'il y ait entre la première voix qui s'éleva jadis et celles qui se font entendre à cette heure une si immense discordance? Quoi! le christianisme n'a pas cessé d'enseigner, et voila que le couronnement de cet enseignement est la raison et la science, tandis que, la première pierre avait été l'ignorance et la simplicité du coeur!» Après l'avoir exposée en ces termes, M. Alfred Maury se demande d'où vient une semblable opposition; il l'explique, il la justifie. Il nous fait assister à tous les progrès successifs et au triomphe définitif de la raison sur la foi simple et ignorante des premiers âges, et il reconnaît que cette victoire a été suivie d'excès déplorables; mais il prédit les conséquences heureuses et durables que, dans son opinion, elle doit avoir pour l'humanité.

Cet ouvrage n'est pas sans défauts, mais il se produit dans le monde savant et littéraire avec une modestie si franche que nous ne pouvons pas lui reprocher d'être parfois un peu obscur, incomplet et écrit d'un style trop négligé; il possède d'ailleurs de nombreuses et rares qualités. Le choix du sujet qu'il a traité, l'indépendance de ses opinions, son érudition et son bon sens assurent dès à présent à M. Alfred Maury une place distinguée parmi les critiques savants de son époque, et lui permettent d'avoir désormais «la prétention d'écrire un traité complet sur une matière entièrement neuve.»

Oeuvres choisies de Napoléon. 1 vol. in-18 de 500 pages, avec un portrait.--Paris, 1843. Belin-Leprieur. 3 fr. 50 c.

Les Oeuvres choisies de Napoléon, que vent de réimprimer en un joli volume in-18 l'éditeur de la Bibliothèque variée, ne renferment pas les précieux manuscrits retrouves à Lyon par M. Libri, et dont l'Illustration a déjà publié la partie la plus curieuse, les Lettres sur l'Histoire de la Corse. Divisées en cinq parties, la campagne d'Italie, l'expédition d'Égypte, le consulat, l'empire et les cent-jours, elles se composent seulement de tout ce que Napoléon a écrit de plus intéressant depuis son arrivée à l'armée d'Italie, en 1796, jusqu'à sa seconde abdication en 1815. Ce sont ses le lettres au directoire, à Carnot, à Joséphine, à Marie-Louise, aux souverains et aux généraux des États avec lesquels la France était en guerre, ses proclamations à ses armées ou au peuple français, ses ordres du jour, ses bulletins, ses discours, ses messages au sénat et au corps législatif, ses allocutions à sa garde, et enfin son acte d'abdication, et, après la bataille de Waterloo, sa noble lettre au prince régent d'Angleterre; en un mot, c'est l'histoire de tous les grands événements de sa vie, racontés par lui-même.

L'Empereur Napoléon, dit M. Auguste Pujol, dans une courte mais élégante introduction mise en tête du ce recueil, n'était pas seulement un grand capitaine, un grand politique, un grand administrateur, il était encore un grand écrivain. Nul n'a plus que lui étonné les hommes, et il les a étonnés autant par son langage que par ses desseins. De lui plus que de tout autre, on peut dire ce mot fameux: le style est l'Homme. Il écrit et il parle comme il agit; sa parole est une action qui s'exprime, son action une parole qui se réalise..

«Les mouvements successifs de sa pensée sont ce qui fait le mieux connaître cette âme extraordinaire; on l'y suit pas à pas dans son développement impétueux; on y voit naître, palpiter et grandir la volonté qui a soumis et soulevé le monde; et il n'y a pas un de ses mouvements intérieurs qui ne se révèle dans les transformations de son style.