«Jeune encore, il jette dans des oeuvres hâtives, incorrectes, le désordre d'idées qui le tourmente, où exhale en invectives passionnées son exaltation républicaine.. La langue à part qu'il se fait n'est encore qu'une ébauche. En Italie, il écrit au directoire des lettres pleines encore de l'inquiétude de sa jeunesse, mais où cette inquiétude n'est déjà plus que l'ardente préemption du génie... En Égypte, son esprit se colore fortement des teintes du climat; il prend dans les formes de sa parole le faste musulman... Consul, il s'attache de lui-même à régler sa fougue, il porte dans ses écrits l'ordre et le calme qu'il rétablit dans le pays tout entier... Empereur, sa voix s'élève aussi haut que sa destinée. Avec les aigles romaines et le manteau des Césars, il prend le tour bref et fier de l'antique langue impériale... Quand vient la période des revers, tout s'assombrit et s'efface à la fois pour lui; il trace d'une main affaiblie le récit de ses derniers combats, et ne retrouve ses élans accoutumés que pour ramener au vol l'aigle blessé de l'île d'Elbe à Paris. Vaincu, il termine sa vie publique par une lettre immortelle.

«Enfin, il a enrichi la littérature Française, déjà si riche, d'un nouveau genre où il est sans modèle et sans rival, la proclamation; il a créé une éloquence nouvelle après tant de triomphes oratoires, l'éloquence militaire. Sous ce rapport il est classique et mérite de prendre place au premier rang de nos écrivains; il a fait des proclamations comme Pascal des pensées, Bossuet des oraisons funèbres, La Fontaine des fables, et Molière des comédies; il est, dans ce genre, le premier et le dernier.»

Lucrèce, tragédie en cinq actes et en vers; par F. Ponsard. 3e édition. 1 joli vol. in-18.--Paris,1843. Fuene, 2 fr.

La belle tragédie de M. Ponsard a eu autant de succès à la lecture qu'à la scène. Trois éditions, épuisées en moins de quatre ans, prouvent que la France n'a pas encore perdu, comme on aurait pu le craindre, le goût des beaux vers, et qu'elle préférera toujours de nobles sentiments simplement, mais élégamment exprimés, à ces compositions sans nom que certains écrivains essayaient de lui faire accepter pour des chefs-d'oeuvre dignes d'être imités.--Heureusement cette contre-revolution littéraire, engagée au nom de la liberté et du progrès et soutenue dès son début par quelques jeunes gens enthousiastes, touche à son terme. La littérature comme en politique, comme en religion, l'esprit humain peut s'arrêter quelque temps au milieu de sa carrière, mais il ne rétrograde jamais; si longues que soient ses haltes, tôt ou tard il reprend sa marche et continue son oeuvre au point où il l'avait laissée. Malgré ses défauts Lucrèce aura eu la gloire de déterminer la France à quitter la fausse voie ou elle s'égarait à la suite du chef de l'école romantique et de ses principaux disciples. A ce titre seul,--et elle en a beaucoup d'autres,--elle mériterait donc de prendre une place dans toutes les bibliothèques d'élite; car, quel que soit l'avenir réservé à M. Ponsard, sa première tragédie restera toujours un des événements les plus importants de l'histoire du théâtre français au dix-neuvième siècle. Cependant, que deviendront les Burgraves? combien d'éditions a eues la fameuse trilogie de M. Victor Hugo?

Des Chemins de fer et de l'application de la loi du 11 juin 1842; par M. le comte Daru, pair de France. 1 vol. in-8. Mathias, quai Malaquais, 15.

S'il est une matière qui doive exciter à un haut degré l'attention des hommes d'État, des publicistes et des économistes, et appeler leurs méditations, c'est le système de chemins de fer que la France, pressée qu'elle est de toutes parts par les exemples des nations voisines, sent le besoin de créer chez elle. Aussi de nombreuses publications sont venues attester, depuis dix ans, que les esprits obéissaient à cette préoccupation; mais, il faut le dire, la plupart des tentatives faites jusqu'à présent étaient restées à l'état de théories, ou avaient donné lieu à des avortements successifs. La loi du 11 juin 1842, qui décréta le grand réseau des chemins de fer, est le premier pas régulier qu'on ait fait dans la voie de la réalisation; mais cette loi elle-même n'est qu'un instrument qui peut se briser dans des mains inhabiles, qui peut, comme, l'a dit M. Dufaure, faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, suivant la manière dont il sera employé.

Les esprits sages doivent donc chercher le meilleur mode d'application de cette loi; car, remarquons-le bien, la solution donnée à toutes les questions qui avaient si passionnément animé les controverses antérieures n'est qu'apparente: dépouillez la loi, et vous retrouverez en présence l'État et les compagnies. L'État a un peu avance, les compagnies ont un peu reculé; mais, en définitive, en reconnaissant que l'État ne pouvait exécuter et exploiter, la loi a fait aux compagnies une belle part et les laisse encore maîtresses du terrain.

L'ouvrage que nous avons sous les yeux et qui est dû à la plume élégante et facile d'un pair de France de la génération nouvelle, a pour but de rechercher le meilleur mode d'application de cette lui du 11 juin 1842, qui, comme nous le disions plus haut, laisse entières les questions des rapports de l'État avec les compagnies. C'est le premier ouvrage de longue haleine qui ait été fait sur ce sujet, et, à ce titre, il a vivement excité l'attention publique.

L'auteur a divisé son livre en quatre parties:

Dans la première partie, il rappelle que le projet présenté par le gouvernement ne comprenait qu'un petit nombre de lignes, et un mode uniforme d'intervention des compagnies dans l'oeuvre qui devait être créée par l'État; mais ce projet ne sortit de la discussion des Chambres qu'avec l'adjonction d'un grand nombre de lignes; ce qui fit qu'au lieu d'être une loi d'application immédiate, comme le voulait le gouvernement, elle ne fut plus qu'une loi de principe, de classement. Quant au mode d'intervention des compagnies, l'amendement de M. Duvergier de Hauranne donna au gouvernement la faculté d'appeler à son aide les compagnies, sans rien stipuler sur le système d'intervention financière du trésor dans les différents cas.