Nous sommes arrivés au milieu de cette époque où, dans les années ordinaires, les ardeurs du soleil, si bienfaisantes à la maturité de nos blés, descendent en pluies de feu sur les herbes prêtes à renaître. L'atmosphère altérée pompe le suc des plantes et revêt d'une jaunâtre draperie la fraîche verdure des prés, repos des yeux, espoir des joyeux troupeaux.

Les angoisses des cultivateurs au moment où le soleil étreint de ses feux la nature végétale sont peut-être celles que les habitants des villes partagent le plus sincèrement, car ils en souffrent aussi. A cette heure, lorsque l'ordre des saisons n'est point interverti, comme en 1840, tous les heureux du siècle, qui peuvent fuir de leur prison de pierre, secouent la poussière des rues et des quais pour aller aspirer l'air frais et pur des campagnes embaumées. Qu'y rencontrent-ils? l'aridité! Ce ne sont qu'arbres poudreux aux feuilles racornies, parterres foudroyés, herbes brûlées, fruits desséchés, potagers détruits. Quel enfant n'a gémi à l'aspect du gazon, théâtre de ses jeux, changé en triste pelouse? Quelle pensionnaire n'a donné une larme aux souffrances de la fleur altérée dont la tête s'incline sur une tige flétrie pour implorer du ciel la charité d'une goutte d'eau? Combien de fois la femme la plus craintive n'a-t-elle point surmonté son effroi du tonnerre pour appeler de ses voeux les pluies à larges gouttes qu'amènent les orages!

En présence d'un sentiment si général il y a lieu de s'étonner que tout le monde gémisse du mal et qu'on ait songé si peu à appliquer le remède. Cependant les temps paraissent arrivés où nos gouvernants entreront dans la voie de salut.

A la session qui vient de finir, M. Dangeville a pris l'initiative. Sa proposition, heureusement amendée par la commission, consiste à donner à un propriétaire, à la charge d'une indemnité préalable, le simple droit de passage des eaux d'irrigation sur le champ de son voisin contigu; la Chambre n'a pu discuter le rapport, faute de temps; mais les journaux ont applaudi, le public a approuvé les journaux: tout donne donc lieu d'espérer que la science et la pratique des irrigations seront enfin appréciées à leur véritable valeur et selon leur degré d'importance.

Les irrigations, en effet, doivent être considérées sous plusieurs points de vue également dignes de fixer l'attention des économistes et des hommes d'État.

Au point de vue des propriétaires,--elles doublent, triplent et décuplent parfois la valeur des territoires arrosés, soit qu'elles changent de médiocres terres à grains en prairies luxuriants, soit qu'elles couvrent de légumes savoureux les sables jadis vitrifiés sous les coups de feu du soleil.

Au point de vue de l'impôt,--elles enrichissent le Trésor en élevant à la dignité de terres imposables les friches que le fisc dédaignait, ou bien en faisant monter les héritages de la dernière classe à la première, sur le rôle du percepteur.

Au point de vue des progrès agricoles,--elles sont, dans le midi, le plus puissant, si ce n'est le seul agent de l'agriculture fourragère, c'est-à-dire de l'agriculture qui élève, nourrit et engraisse les bestiaux, de celle qui donne du lait, du beurre, de la laine, de la viande au peuple, en même temps que des engrais à la terre épuisée.

Au point de vue administratif,--elles exercent une influence considérable sur le mode de location des terres, parce qu'elles rendent les récoltes régulières, et qu'elles excitent aussi à établir le fermage à prix d'argent en remplacement du métayage, régime devenu détestable, aussi nuisible maintenant aux progrès agricoles qu'aux intérêts du propriétaire et à ceux du métayer lui-même.

Au point de vue politique,--les irrigations, si elles se généralisent en France, sont destinées à produire la plus heureuse révolution dans le Midi et à faire disparaître une partie des causes de l'irritation qui s'accroît sans cesse entre les départements vinicoles et les départements du Nord.