Quelques mots pour développer cette dernière considération ne seront pas inutiles dans l'Illustration, dont la politique doit planer au-dessus de la polémique quotidienne, et n'avoir en vue, sans distinction d'hommes ni de partis, que la grandeur, la force, la durée et l'honneur de la France.

Or, la France ne sera grande et forte, éternelle et glorieuse, qu'autant qu'elle continuera à être la première entre toutes les nations par son incomparable unité.

Quel est donc le souci qui doit nous préoccuper davantage, si ce n'est celui de maintenir cette unité, d'en écarter avec soin toutes les lèpres rongeuses et de lui préparer chaque jour de nouvelles raisons d'être?

Eh bien! nous disons que l'organisation, dans le midi de la France, d'un vaste système d'arrosage auquel l'État prendrait la part qui lui revient, en élevant les travaux généraux d'irrigation au rang de travaux publics, ainsi qu'il l'a fait pour les ports, les routes, les ponts, les canaux, et tout récemment pour les chemins de fer; nous disons que cette organisation aurait pour résultat de détruire la cause la plus active et la plus patente de l'hostilité de plus en plus vive qui s'est déclarée entre le nord et le midi de la France.

Cette cause d'hostilité, en effet, consiste surtout dans la grande, différence des productions du sol.--Le midi produit principalement les vins, les eaux-de-vie, l'huile à manger, la soie et des plantes aromatiques ou tinctoriales; il manque de grains et de viande pour sa consommation; il est à peine manufacturier. --Le nord produit principalement des grains, des bestiaux, des huiles à brûler, des plantes textiles; il a la houille, qui le rend fabricant et industriel.--Rien de plus irrégulier que les productions du midi; on n'y trouve personne qui consente à garantir sur les fruits du sol un revenu constant au propriétaire; force est, pour celui-ci, de régir lui-même ses vignes, ses mûriers, ses oliviers, et de donner ses terres labourables à moitié fruit. Le contraire a lieu dans le nord, où la régularité des récoltes annuelles a établi le fermage à prix fixe d'argent.

Dans le midi, la présence du propriétaire est continuellement nécessaire; il est sans cesse, absorbé dans des luttes et des soins de détails avec ses métayers; dans le nord, le propriétaire a de grands loisirs, il peut tourner ses forces intellectuelles au profit de son pays, et appliquer son temps et son travail à l'industrie.

Indépendamment de la différence morale qui doit résulter de cet état de choses entre les propriétaires de ces deux grandes divisions de la France, il y a une si grande opposition entre les productions matérielles, que leurs intérêts ne peuvent cesser un instant de combattre les uns contre les autres. N'est-il pas impossible, en effet, de faire des lois de douane, d'établir des droits d'octroi, de signer des traités de commerce qui puissent donner satisfaction aux intérêts agricoles et manufacturiers des départements septentrionaux, et qui, cependant, puissent favoriser les voeux du midi, c'est-à-dire, par exemple, la vente des vins et des eaux-de-vie à l'extérieur, l'introduction à l'intérieur des bestiaux, des fers et des tissus?

On le voit donc, notre unité a dans son sein un ennemi intérieur qu'il lui faut apaiser sans cesse: c'est le défaut d'homogénéité de nos productions sur toute l'étendue du sol national. Une même loi, un même règlement, une même vue politique, ne peuvent embrasser l'universalité des intérêts des deux grandes divisions du royaume; une loi complète et énergique, un règlement franchement protecteur, qui auraient pour but de mettre l'une de nos industries ou l'une de nos productions, dans le nord, par exemple, au niveau où au-dessus de l'industrie et de la production similaires chez un peuple rival, soulèveraient en France une tempête; car cette loi et ce règlement ne se pourraient appliquer sans blesser profondément les intérêts de quelques-unes des productions ou des industries du midi. Sous ce point de vue, il serait presque impossible à la France de lutter, dans les productions et dans les industries spéciales, contre les nations étrangères plus homogènes, et chez lesquelles la législation peut être exclusivement favorable à une production ou à une industrie déterminée.

Le gouvernement français serait donc placé, au point de vue matériel, dans cette alternative, ou de faire des lois bâtardes, des lois de transaction qui laissent tout languir et qui organisent en quelque sorte une infériorité relative, ou bien des lois qui oppriment les intérêts d'une partie de la nation.

Si nous revenons aux irrigations, après ces considérations générales, que voyons-nous? un agent d'une puissance sans égale pour modifier l'agriculture du midi, pour y établir des prairies immenses et pour y nourrir d'innombrables troupeaux. Irriguons le midi, et nous introduirons la régularité dans ses productions; nous le placerons dans les mêmes conditions que les provinces septentrionales; nous établirons le fermage fixe à prix d'argent. Lorsque les racines et les plantes fourragères auront remplacé, grâce à l'irrigation, les bruyères des landes stériles et desséchées; lorsque la culture des vignes ne sera plus la culture presque exclusive; lorsque les métayers auront cédé la place aux fermiers; lorsque l'industrie manufacturière sera introduite dans le midi, à l'aide des chutes d'eau et des voies de communication produites par l'amélioration du régime des eaux, à l'aide aussi des loisirs du propriétaire, de la régularité des productions et de la nouvelle nature de récoltes que l'irrigation permettra d'obtenir; alors les intérêts des cultivateurs méridionaux seront conformes aux intérêts des cultivateurs septentrionaux; alors le bénéfice des cultures arrosées du midi leur compensera l'alanguissement de l'industrie vinicole, alors seront resserrés les liens de notre unité nationale.