Établissement thermal de Baréges.
La mer appartient à tous, au riche comme au pauvre, au fort comme au souffrant, et on ne peut pas plus empêcher le malheureux d'aller y baigner ses membres affaiblis que de jouir de la vue de la nature et de la beauté d'un paysage. D'ailleurs on ne boit pas les eaux de mer; nul médecin, que nous sachions, ne s'est encore avisé de les ordonner comme boisson, ce qui fait qu'il n'y a pas de propriétaire, pas de fermier de la mer, comme il y en a pour une foule d'eaux minérales dont nous allons vous entretenir. Il est fâcheux qu'on n'ait pas encore songé à faire de cette boisson l'accompagnement obligé de quelque régime, car il serait vraiment curieux de voir chaque port vanter les propriétés de sa mer. Venez boire au Havre, car si vous buvez à Boulogne ou à Dieppe, ou à Ostende, vous êtes perdu. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, le climat seul est la considération qu'invoquent les médecins pour vous envoyer à tel port plutôt qu'à tel autre, et, le costume aidant, il est aussi difficile de distinguer dans le bain commun le millionnaire de l'employé à douze cents francs, que dans un cimetière les ossements de hauts et puissants seigneurs de ceux d'un vilain.
La Providence, en répandant d'une main si libérale les maladies sur la surface du globe, a mis presque partout le remède à côté du mal. La France, notamment, compte une immense quantité de sources d'eaux minérales, et il est aussi difficile de trouver une maladie à laquelle on ne puisse appliquer le topique d'une source quelconque, qu'une source qui soit dénuée de maladies pour lesquelles elle est déclarée et reconnue le souverain remède.
D'où viennent ces sources si chaudes que la main ne peut en supporter la chaleur, si chargées de sel que souvent il est impossible de les boire pures? C'est là un problème que nos géologues n'ont pas encore complètement résolu: sa solution tient aux plus grands mystères de la formation de notre globe. La terre a-t-elle été jadis une masse de matières en ignition, qui, emportée dans l'espace par un mouvement rapide de rotation autour de son axe, s'est refroidie peu à peu à la surface? La forme constatée actuellement de la terre semble démontrer la réalité de cette hypothèse. En effet, elle est renflée à l'équateur et aplatie aux deux pôles, par lesquels passe cet axe de rotation.
Mais jusqu'à quel point la terre s'est-elle refroidie? Quelle est l'épaisseur de la croûte solide sur laquelle nous marchons et nous bâtissons? Questions insolubles, ou du moins non encore résolues. Quant à l'épaisseur de la croûte solide, si loin que l'homme ait fait pénétrer les instruments de la science, il a toujours trouvé des couches dures et résistantes qu'il a dû percer, et sans arriver à la moindre diminution de cohésion. Pour la température que garde l'intérieur de la terre, les données sont plus positives, dans un cercle toutefois assez restreint. Ainsi, on a constaté une élévation de température à mesure qu'on pénétrait dans les profondeurs de la terre; mais pour cette question comme pour la première, l'homme a dû s'arrêter dans la vérification scientifique et s'en tenir encore au grand POURQUOI? dernier mot de toute science humaine, premier mot de la science divine. Les eaux que projette un puits artésien sont chaudes, et cependant ces eaux ne proviennent que des pluies, des fontes de neige, des filtrations qui, partant des plus hautes montagnes, se fraient un chemin souterrain pour jaillir là où l'homme les attend. Elles se sont échauffées dans ce parcours: la terre renferme donc un foyer de chaleur sans cesse alimenté! Mais où est-il? quel est-il? qui l'alimente? Et après ces questions, il faut courber la tête et reconnaître le vide des connaissances de l'homme.
Pour les eaux minérales, la géologie est un peu plus avancée; non pas qu'elle donne le pourquoi de la chaleur de ces eaux, mais elle a reconnu que les chaînes de montagnes provenaient de soulèvements postérieurs au refroidissement du la terre, et qu'on ne peut attribuer qu'à des convulsions extraordinaires du globe, aux efforts des gaz et du feu emprisonné qui ont tenté de se frayer un chemin, enfin à des éruptions de volcans, dont un grand nombre de ces montagnes gardent encore les cicatrices. Tout cela est l'effet, la cause est inconnue; quoi qu'il en soit, les eaux minérales chargées de fer, de soufre et de mille autres matières que l'analyse a fait reconnaître dans les déjections des volcans, sont dues à l'action de ces volcans, dont quelques-uns sont éteints à la surface de la terre, mais qui n'en continuent pas moins au dedans l'oeuvre que Dieu leur a assignée.
Après tout, mortels pauvres et bornés que nous sommes, contentons-nous de jouir des bienfaits de la Providence, sans en comprendre les causes. Qu'avons-nous besoin de connaître la filiation des plantes, la formation des fleurs, pour jouir de leur vue, de leurs parfums, de leur saveur? La couleur, la forme et le goût, c'est plus qu'il n'en faut pour être émerveillé et se déclarer heureux de vivre, au milieu de cette magnifique création, où tout semble avoir été fait pour l'homme.
Les premières eaux que nous visiterons sont celles d'Enghien; elles ne sont pas le rendez-vous de ces intrépides touristes qui vont chercher leurs impressions aux quatre coins de l'horizon, et qui croiraient avoir perdu leur été s'ils ne rapportaient pas un peu de poussière des contrées les plus lointaines; elles ne voient pas ces charmantes femmes que nous vous avons montrées dans notre dernier numéro, s'envolant de Paris pour aller s'abattre soit aux bains de mer, soit dans leurs châteaux: pour celles-là Enghien c'est encore Paris, et Paris en été c'est Botany-Bay. Mais pour nous, Parisiens, que le devoir retient il Paris, et qui ne pouvons voler que jusqu'au point où se fait sentir le fil qui nous attache, c'est-à-dire dans un rayon de quatre à cinq lieues autour de notre prison, c'est là que nous irons tout d'abord. Nous y trouverons peu de foule, mais de charmants ombrages, et si nous pouvions y rester quelques jours, nous sentons que nous nous attacherions à cette suave et fraîche nature, à tous ces beaux arbres dont le pied baigne dans l'eau, et dont les cimes touffues projettent sur le lac l'ombre, la verdure et le silence.
Les eaux thermales d'Enghien sont sulfureuses; l'établissement des bains est bâti dans une situation charmante, sur le bord oriental de l'étang de Montmorency, connu plus généralement sous le nom de lac d'Enghien. Dans cet établissement sont renfermées les sources, et l'on peut y trouver des logements qui, grâce à la position pittoresque du bâtiment, ont des échappées de vue magnifiques sur les plus beaux sites de la vallée de Montmorency. Le beau parc de Saint-Gratien et les bords de l'étang sont une dépendance admirable de l'établissement sanitaire.
Les eaux d'Enghien se boivent aussi, et le nombre de verres d'eau que viennent y consommer les habitants de Paris ou des communes voisines est incalculable. Bientôt même le chemin de fer de Belgique viendra y déposer et y reprendre les buveurs et les baigneurs, et alors ces bains seront encore plus solitaires qu'ils ne le sont maintenant: le village pourra y perdre, mais ceux qui aiment la belle nature et la solitude y gagneront.