Les Hautes et les Basses-Pyrénées sont, abondamment, pourvues de ces sources d'eaux minérales qui deviennent en été des centres d'attraction. Tout, du reste, concourt à donner à ces bains un aspect grandiose et inaccoutumé à l'oeil du Parisien. Dans ces montagnes, en effet, l'homme n'est pas seulement en lutte avec la nature, il l'est encore avec les lois. Par les pics les plus inaccessibles, par les anfractuosités les plus sauvages, voyez à la nuit tombante glisser comme des ombres ces formes fantastiques, qui se détachent en noir sur un horizon qu'éclairent encore les derniers rayons du soleil; ces hommes sont armés jusqu'aux dents et plient sous un fardeau qui ne ralentit pourtant pas la rapidité de leur marche. Ce sont des contrebandiers qui, chaque nuit, vont d'Espagne en France ou de France en Espagne. Pour eux la vie est une série de combats, c'est une lutte ouverte avec la société représentée par les douaniers, lutte qui souvent se termine par du sang.
Plus loin, de l'autre côté de la Frontière, ce sont les hordes espagnoles sans cesse soulevées, sans cesse décimées; aussi, si vous pénétrez en Espagne, quelle désolation, quelle misère se montrera à vous à chaque pas! Là des villages entiers incendiés, ici des maisons encore debout, mais vides, et, dans quelque fossé, leurs habitants qu'on n'a pas même recouverts d'un peu de terre. Partout la mort, le découragement; des populations hâves et traînant misérablement le reste de jours dont elles ne savent pas le nombre; car, grâce aux soulèvements périodiques des carlistes, des christinos, et à la répression des autorités, nul ne sait si demain il ne sera pas désigné comme suspect, et fusillé comme tel. Pauvre peuple! quand te sera-t-il donné de t'asseoir paisiblement au banquet de la civilisation, et de compter les jours par tes progrès?
A une douzaine de lieues de Paris et à trois à quatre lieues de la frontière d'Espagne, dans le canton de Laruns, Basses-Pyrénées, se trouve un village du nom d'Eaux-Bonnes ou Aigues-Bonnes; il est au fond d'une gorge étroite que dominent de tous côtés des montagnes élevées. Il doit la vie à ses eaux minérales et n'est composé que d'une quinzaine de maisons, dont quelques-unes, nouvellement construites, sont grandes, assez bien bâties et adossées de tous côtés au roc, qu'il a fallu faire sauter à la mine pour se procurer l'espace nécessaire à la construction de l'hôpital destiné aux militaires. Car le gouvernement ne se contente pas, dans sa sollicitude pour le soldat, de lui assurer pendant sept ans le vivre, le coucher, l'exercice à toutes les heures du jour et le sou de poche, il va jusqu'à lui procurer les plaisirs de la richesse; il a de côté et d'autre de la France certaines eaux minérales où il envoie et fait traiter libéralement les pauvres soldats malades.
L'air tempéré qu'on respire, dans l'étroit vallon où est construit le village est très-favorable aux santés délicates et altérées. Et puis, tout autour de vous, n'avez-vous pas les Pyrénées et leurs cascades, parmi lesquelles il faut en citer une à proximité du village, alimentée par un petit torrent, et qui se précipite du haut d'un rocher escarpé avec un bruit formidable; mais le pauvre torrent a beau enfler sa voix et se donner des airs de Niagara, il ne fait qu'ajouter à la beauté du paysage, sans causer la moindre terreur.
Les sources minérales sourdent au pied de la montagne, au confluent des ruisseaux de la Sonde et du Valentin; il en est jusqu'à trois que l'on pourrait compter. La première, appelée la Vieille, sort d'une grotte profonde que la nature a creusée depuis des siècles. Cette vieille source n'a pas encore, à ce qu'il paraît, fait son temps, car elle fournit l'eau qu'on boit. La seconde source, nommée la Neuve, est située un peu au-dessus de la précédente, le long du ruisseau de la Sonde; et la troisième, appelée source d'Orechy, est à cent pas environ des autres. Ces trois sources alimentent seize baignoires faites de ce beau marbre qu'on trouve en immense quantité dans les Pyrénées. Maintenant, voulez-vous savoir de quoi vous pouvez vous guérir aux Eaux-Bonnes?
Prenez mon élixir,
De tous les maux il sait guérir,
dit l'opéra. Eh bien! vous pouvez y arriver avec des affections chroniques des viscères abdominaux, des lièvres intermittentes rebelles, des maladies de peau, l'hystérie, l'hypochondrie, voire même désaffections catarrhales, des maladies chroniques de poitrine, la pulmonie et de l'argent, beaucoup d'argent, et vous partirez au bout d'un mois, nous ne disons pas complètement guéris de toutes ces maladies, mais très-certainement de la dernière: l'absence d'argent est l'état de santé le plus habituel quand on quitte les eaux. En effet, ne faut-il pas que les habitants de ces établissements d'eaux thermales fassent leurs provisions pour la froide saison? Pendant huit mois de l'année ils vivent connue des marmottes engourdies dans leur trou, pendant que les grands vents règnent sur la montagne et que chaque jour l'avalanche se détache en bondissant; ils vivent, en songeant aux quatre mois heureux qui attirent les baigneurs, et, pendant ces quatre, mois, ils ne songent qu'aux huit mois qu'ils ont à passer dans le repos en attendant la saison des bains. Or, toutes ces pensées convergent vers un but unique, et ce but est votre bourse. Pour eux, tant que vous avez de l'argent, vous êtes malade, vous avez besoin de précautions et de soins qu'ils cotent à un taux fabuleux; mais le jour où la bourse est vide, le malade est guéri et l'amabilité du logeur est en baisse. Aussi ce jour-là allez-vous-en bien vite, sans même jeter un dernier regard sur ces montagnes où vous avez fait de si délicieuses promenades; car ce regard lui-même doit se payer dans un établissement, bien ordonné, et votre bourse est vide.
Ces braves gens traitent leur pays, les points de vue, les cascades comme choses à eux appartenant, et malheur à celui qui veut s'affranchir du guide ou pousser une excursion plus loin que votre guide ne l'a décidé! il pourrait lui arriver l'aventure qui a marqué les pérégrinations montagnardes d'un de nos amis.
Ce jeune homme, minéralogiste intrépide et montagnard infatigable, s'était engagé sur une corniche pendante au-dessus d'un abîme sur les pas de son guide: il aperçoit sur une cime isolée une grotte où abondent des minerais riches et rares; son carnier est déjà plein de pierres ramassées de côté et d'autre et d'oiseaux tués dans son excursion: mais l'ardeur de la science l'emporte: il propose à son guide de tenter la périlleuse ascension. Le guide, pour lequel les pierres ne sont que des pierres, refuse; le jour baissait d'ailleurs, et il lui semble prudent de rétrograder, ce qu'il exécute. Le jeune homme s'engage seul dans la montagne et arrive bientôt à la grotte, où il fait ample récolte. Mais le jour tombe avec rapidité, et, pour reprendre le chemin de la corniche, il ne suffit pas d'être intrépide et de sang-froid, il faut encore y voir un peu clair. Le minéralogiste s'élance, mais il a perdu son chemin. Enfin, se laisse glisser le long du pic, sur la pente la plus douce et pose le pied sur un plateau inférieur du trois à quatre mètres de large. Ce plateau est borné d'un côté par la montagne qu'il vient de descendre et que sa pente énorme l'empêche de remonter; de deux autres côtés, par deux précipices au fond desquels mugissent des torrents, et du quatrième côté, par une plage de sable située à six mètres au-dessous de lui. Tout cela est à pic. Son parti est pris: c'est sur la plage de sable qu'il sautera; mais avant il veut s'assurer qu'il ne court aucun danger. Il sais que souvent ces sables descendent à une grande profondeur, et servent de filtre aux eaux qui tombent du ciel ou qui proviennent de la fonte des neiges. Or, s'il est devant des sables de cette nature, il court risque de s'enfoncer dans leurs mille petits conduits souterrains et de n'en sortir qu'à vingt ou trente lieues de là, dans un an ou deux, à l'état de ruisseau. Cette perspective le tente peu: si ces sables ne sont qu'à la superficie, il y a tout à parier qu'il se brisera les membres: autre perspective peu rassurante! Pour connaître le terrain, il jette toutes les pierres de son carnier, et chaque, pierre s'enfonce silencieusement dans le sable, la plus grosse comme la plus petite. Notre intrépide commence à frémir: il tire toute sa poudre pour appeler son guide, mais l'écho seul lui renvoie le bruit de ses détonations. D'ailleurs la nuit est venue, et, s'il lui faut mourir là, il veut, au moins que ce soit à la face du soleil. Il se couche donc, la tête sur son carnier, les yeux fixés sur les étoiles. A-t-il dormi? c'est douteux. On peut bien dormir la veille d'une bataille, car ou n'a à craindre que la mort sous les yeux de tous, la mort du brave, et involontairement il faut toujours à l'homme un peu de théâtre; mais ici la mort n'a pour témoin que la voûte du ciel, peut-être quelque chamois curieux ou un aigle qui plane en attendant sa proie, et puis s'ensevelir tout vivant et reparaître à l'état de torrent ou de puits artésien; il est difficile de se faire à cette idée. Enfin le jour arrive: note ami jette son fusil en précurseur, le fusil s'enfonce, le bout du canon seul paraît encore. Ses cheveux se dressent sur sa tête; il tourne un dernier regard vers le ciel, vers cette belle nature à laquelle il dit un éternel adieu et s'élance... Le sable s'entr'ouvre et l'engloutit... jusqu'à la ceinture!--Il est sauvé!!!