L'ancienne entrée de l'hôpital de la Charité, du côté de la rue Jacob, vient de faire place à une nouvelle porte d'un style assez insignifiant, mais qui, du moins, ne choque pas l'oeil comme la noire et triste palissade de planches qu'on a tolérée pétulant tant d'années. La construction représentée sans aucune gravure n'a rien de remarquable; c'est une simple porte cintrée, assez semblable à une porte cochère quelconque, et suivie d'une espèce de lourd péristyle soutenu par quatre colonne, sans aucun caractère architectural. Cette machinerie, commencée l'année dernière, n'est pas encore complètement achevée; si nous sommes bien informés, un pélican sculpté doit se pavaner au fronton du porche. Le choix d'un pareil ornement ne fait guère plus d'honneur au goût de l'architecte qu'à ses connaissances de l'histoire naturelle; comme chacun le sait, en effet, le symbole du pélican, qui se déchire les flancs pour nourrir ses enfants, a le double malheur d'être un peu usé et parfaitement faux. S'il fallait absolument une figure au fronton, on aurait de quoi choisir parmi les apôtres de la charité chrétienne; l'image du saint homme Jean-de-Dieu, par exemple, eût été aussi bien à sa place ici peut-être que celle du pélican, et nous ne comprenons pas qu'on pousse le goût de l'allégorie jusqu'à sacrifier à des niaiseries fabuleuses la bonne et belle histoire des vrais dévouements.
Puisque nous avons prononcé le nom de Jean-de-Dieu, on nous permettra de dire quelques mots de sa vie et de montrer comment elle se rattache à l'histoire de l'hôpital de la Charité.
Jean, surnommé Jean-de-Dieu, à cause de ses vertus et des oeuvres d'ardente charité qui remplirent les dernières années de sa vie, était un Portugais du diocèse d'Yvora. Il avait passé une partie de sa vie à porter les armes, lorsqu'à l'âge de quarante-cinq ans il se voua tout entier à la pénitence et au service des malades. Dix ans plus tard, le 8 mars 1550, il mourait, laissant une telle réputation de sainteté, que le pape Alexandre VII le canonisa en 1690. Jean-de-Dieu n'avait jamais eu la prétention de fonder un ordre religieux, mais il laissa des disciples ou plutôt des imitateurs qui continuèrent, après lui, à servir les pauvres malades, et formèrent une congrégation nouvelle, approuvée d'abord par les papes Pie V et Clément VIII, puis érigé en ordre religieux par le pape Paul V. Le bref constitutif de ce dernier pontife, daté du 13 février 1617, obligeait ceux, qui voulaient entrer dans l'ordre de Saint-Jean-de-Dieu, ou des frères de la Charité, aux trois voeux ordinaires et a un quatrième voeu, celui de servir les malades. Il permettait en même temps à chaque maison de cet ordre d'avoir un religieux prêtre, qui ne pourrait exercer aucune charge, aucun office dans la congrégation.
La congrégation de Jean-de-Dieu rendait de tels services qu'elle se répandit avec une grande rapidité. Elle n'était pas encore constituée définitivement comme ordre religieux, lorsque Marie de Médicis, seconde femme de Henri IV, songea à en doter la France. Elle fit venir de Florence à Paris cinq frères de cette congrégation, qu'elle installa, sous le titre de religieux de la Charité, dans une maison de la rue de Petite-Seine, appelée depuis rue des Petits-Augustins. Les lettres patentes par lesquelles Henri IV autorisa cet établissement au mois de mars 1602, enregistrées au Parlement le 11 avril 1609, furent confirmées par Louis XIII au mois d'août 1628, et plus lard par Louis XIV en 1643 et 1665.
En 1607, la reine Marguerite désirant fonder, dans la maison même occupée par les religieux de la Charité, un couvent d'Augustin Dechausses, les cinq frères allèrent s'établir dans un emplacement occupé par de vastes jardins, près d'une chapelle de Saint-Pierre, dont on a fait depuis Saint-Père et enfin Saints-Pères, nom qui est resté à la rue. Marie de Médicis leur fit construire, dans le voisinage de cette chapelle, un hôpital, une maison, et les dota. Les religieux de la Charité devaient, aux termes de leurs règlement, être à la fois chirurgiens, pharmaciens, et soigner eux-mêmes leurs malades. Bientôt le chiffre des bons frères s'éleva de cinq à soixante, et la maison de Pans devint le chef-lieu de toutes les maisons du même ordre, répandues dans le royaume et dans ses colonies.
Six ans après la fondation dont nous venons de parler, les religieux de la Charité élevèrent, à la place de la chapelle de Saint-Pierre, une église qu'ils mirent sous le vocable de saint Jean-Baptiste. Marie de Médicis en posa la première pierre, sur laquelle fut gravée cette inscription:
Maria Mediciva, Galliae et Navarrae regina regens, fundatrtx, anno 1615.
L'architecture de cette église ne se recommandait guère que par un assez joli portail construit, en 1722, sur les dessins de Cotte; mais l'intérieur était orné de quelques oeuvres d'art assez remarquables; on citait, entre autres, la Résurrection de Lazare, par Galloche, tableau dans lequel cet artiste avait fait les portraits de sa femme, de ses filles, de sa domestique et de son porteur d'eau;--un tableau dans lequel Dulin, membre de l'Académie royale de Peinture, avait figuré le Christ guérissant les malades;-dans le choeur, un autre Christ de Benoît;--dans une chapelle, à gauche de l'autel, l'Apothéose de saint Jean-de-Dieu qu'on voyait enlevé par les anges, oeuvre due au pinceau de Jouvenet; enfin, une vierge de marbre sculptée par Le Pautre.
D autres tableaux, répartis dans les salles de l'hôpital, appelaient encore l'attention: dans la salle Saint-Louis, Testelin avait représenté ce prince pansant un malade: Restout avait peint deux sujets tirés de l'Évangile; dans la salir Saint-Michel, Lebrun avait figuré la Charité sous l'emblème d'une femme versant de l'eau sur des flammes; c'était l'un des premiers ouvrages de ce maître; enfin, d'autres artistes en renom, tels que Labite, de Sève, etc.. avaient apporté à la décoration de l'hôpital le tribut de leurs talents. Aujourd'hui toutes ces oeuvres sont dispersées ou anéanties..
L'hôpital de la charité était le noviciat des frères de Saint-Jean-de-Dieu et la retraite des religieux hors de service. Il était administré par les religieux eux-mêmes, qui en occupaient une grande partie. C'était là aussi que se tenait les assemblées, triennales convoquées pour l'élection des supérieurs de toutes les maisons de l'ordre.