Ôtez l'honnête garçon de bain qui se trouvait là pour arranger sa baignoire, et le champ restait libre: les quinze démons passaient sans bruit, sans obstacle, et gagnaient la rue clandestinement; après eux, sans doute, d'autres seraient venus, s'échappant du même enfer et par le même chemin. Qu'on se figure alors tout un quartier en proie à une cinquantaine de mécréants de cette espèce, sans ressources, sans remords, et prêts à se laisser aller à toutes les tentatives furieuses que suggèrent l'habitude du crime et la faim. Et quels moyens n'ont-ils pas de se dérober aux poursuites dans cette ville immense, dans cette foule, dans ce tumulte, dans ce labyrinthe inextricable de rues et de repaires tortueux! Les malfaiteurs viennent de loin pour se cacher dans la bonne ville de Paris; l'oeil vigilant de la justice a grand'peine à les suivre à la piste et à les reconnaître; quelle chance pour ceux qui s'y trouvent tout domiciliés!

Le mal n'a pas été grand cette fois: les bandits sont retombés en quelques heures, et sans aucune exception, dans les mains de la justice: les courageux citoyens qui s'étaient dévoués en seront quittes, Dieu merci, pour des blessures sans danger; mais le projet d'éloigner de Paris cette formidable prison, n'en est pas moins un projet sage, plein d'à-propos et évidemment inspiré par l'intérêt de la sécurité publique.

Ainsi, voilà encore un bâtiment fameux que le temps dépouille d'une longue possession et d'un caractère, en quelque sorte, consacré; la Force va cesser d'être la Force! Que va-t-on substituer à son terrible privilège? Il est tout simplement question de mettre le marteau dans ces vieilles murailles et de les faire disparaître; une rue nouvelle, des maisons élégantes, assainiraient la place criminelle et lui ôteraient son aspect lugubre.--Quand ces voûtes, qui ont abrité si longtemps les plus féroces passions, viendront à s'écrouler, est-ce qu'il ne s'en exhalera pas des miasmes horribles, un air imprégné d'une odeur de sang? Et les premiers honnêtes gens qui dormiront sur cette terre maudite, n'entendront-ils pas le blasphème éhonté, le désespoir, le cri du remords retentir dans leur sommeil comme un lamentable écho, et troubler l'innocence de leurs nuits?

L'histoire de la Force remonte au treizième siècle; c'était alors une habitation princière qui appartenait à un des frères de saint Louis; d'année en année, et après plus d'une transformation, elle arriva aux mains du duc de la Force, qui lui a laissé son nom. En 1754, la ville en fit un hôtel militaire; en 1780, après la suppression du Fort-L'Évêque et du Petit-Châtelet, Necker changea l'hôtel en prison; on y enferma d'abord les débiteurs insolvables, les femmes suspectes, les mendiants et les vagabonds; puis, peu à peu, la Force devint la grande et terrible prison que vous savez; voilà comme on fait son chemin!

On sait que, pendant vingt-quatre heures, quatre des évadés parvinrent à se soustraire à toutes les recherches; ce fut seulement le lendemain que la police les surprit dans un cabaret, déjà occupés à dévaliser l'hôtelier; cela s'appelle ne pas perdre de temps; jusqu'à cette arrestation définitive des restes de la bande, et même quelques jours après, l'émotion fut grande dans les rues voisines de la prison et dans tout le quartier Saint-Antoine. Les habitants étaient sur le qui-vive, et regardaient, en quelque sorte, chaque passant sous le nez, pour voir s'il n'avait pas un air d'échappé et ne sentait pas le cabanon et le cachot. Il fallait ressembler plus qu'à un honnête homme pour n'être pas suspect. Cette surveillance et cette inquiétude ont produit quelques épisodes qui ne manquent pas d'originalité.

Un portier saisit au collet son propriétaire, qui rentrait à pas de loup: «A moi, mes amis! à la garde! voilà un évadé! je le tiens, à moi, à moi!» On eut beaucoup de peine à lui faire lâcher prise. Le propriétaire, déchiré, meurtri, l'habit en lambeaux, se loua, dit-on, beaucoup de la vigilance et du dévouement de son concierge.

Un sergent de ville aperçoit un homme qui se glisse le long des murailles et frise les bornes d'un air affairé: «Halte là!» lui crie-t-il; et il le mène de vive force au corps-de-garde voisin; c'était un juge de police correctionnelle qui allait rendre la justice, et hâtait le pas pour ne pas manquer l'audience.

Quatre gardes municipaux amènent au guichet de la Force un grand diable qui se débat, et s'écrie qu'on le prend pour un autre. «En voici encore un,» disent les honnêtes gendarmes, tout tiers de leur trophée.--Le guichet s'ouvre. «Eh! mon Dieu, mes braves gens, que faites-vous là?--C'est un évadé que nous vous ramenons.--Un évadé? mais vous n'y songez pas; c'est le guichetier en personne!»

«Qui sonne si tard? dit une douce voix émue.--Ouvre, ma chère amie.--A minuit, non pas!--Comment, est-ce que je ne peux pas rentrer chez moi quand bon me semble? --Chez vous?--Oui, chez moi!--Qui êtes-vous donc?--Comment, chère petite, tu ne me reconnais pas? je suis ton mari.--Vous, mon mari? à d'autres! on vous voit venir; vous êtes un évadé de ce matin.--Chère Hortensia, je t'assure...--Oui, oui, votre chère Hortensia; pour me voler ma montre on me prendre mon ternaux! je n'ouvrirai pas; allez vous faire pendre ailleurs!» Et le mari,--c'était lui en effet,--passa la nuit, morfondu, à la belle étoile.

Un voisin m'a conté qu'au point du jour, la porte d'Hortensia s'ouvrit doucement, et que lui, le voisin, aperçut par le trou de sa serrure, un jeune blond qui s'échappait lestement et descendait l'escalier quatre à quatre.--Était-ce un évadé de la Force?