--Goddam! dit Figaro, est le fond de la langue anglaise; avec goddam, vous pouvez passer partout; c'est plus qu'il n'en faut pour vous faire comprendre des trois royaumes. Voulez-vous un poulet rôti? approchez-vous de votre hôte en vous écriant; Goddam! et il vous apporte aussitôt une tranche de boeuf saignant. Si vous rencontrez dans quelque promenade une jeune et jolie donzelle, au pied leste, à l'oeil mutin, au charmant sourire, tortillant légèrement des hanches, dites goddam! et allez à elle d'un air galant: vous recevez à l'instant le plus magnifique soufflet du monde. L'admirable chose que goddam!
Ya aussi a bien son prix, quoique Figaro n'en dise rien; mais Figaro, tout Figaro qu'il est, ne saurait penser à tout, ya vaut goddam. Comme goddam, ya procure toutes sortes d'agréments à ceux qui s'en servent à propos; je vais vous le prouver tout à l'heure.
Les journaux de la semaine ont raconté qu'un homme aux formes athlétiques venait d'être arrêté dans les environs de la barrière du Trône; son costume bizarre, ses longs cheveux, sa barbe inculte, son allure résolue, avaient suffi pour éveiller les soupçons, les imaginations étant encore toutes pleines de cette grande aventure de voleurs dont nous avons, plus haut, raconté l'épopée. Le peuple ému ne voyait partout que larrons et que condamnés en rupture de ban; dans ces moments-là, la moitié de Paris est capable d'arrêter l'autre.
Le pauvre diable cependant descendait la rue Saint-Antoine entre deux soldats qui le tenaient bras dessus bras dessous, avec la foule pour escorte. «Ohé! c'est un de ces mauvais gueux qu'on cherche, disait le peuple; ne le lâchez pas, fantassins!» Un ouvrier se détachant de la foule et s'approchant du prisonnier: «On le voit ben à ta peau tannée; tu sors du bagne, mon vieux!--Ya! ya! répond celui-ci.--Oh! c'est çà: Tes un évadé?--Ya! ya!--C'est p't-être toi qui as tué l'aubergiste de Nangis?--Ya! ya! ya!--Vous l'entendez! Oh! le scélérat! oh! le gueusard! oh! le Mayeux! oh! le Papavoine!» Et ainsi notre homme fut mené, au milieu des huées, jusqu'à la salle Saint-Martin; là, on l'interrogea, et il fut constaté qu'on avait affaire à un ouvrier allemand fraîchement débarqué. Le pauvre hère, n'entendant pas un mot de français, avait cru se tirer d'affaire en répondant ya à tout propos: le fond de la langue apparemment.
Avec goddam, vous risquez seulement de recevoir un petit soufflet, appliqué d'une main blanche, et un bifteck saignant, deux choses qui se peuvent digérer après tout; ya est plus prodigue en faveurs: il ameute le peuple à vos trousses, il vous recommande à messieurs les gendarmes, il vous fait passer une nuit à la salle Saint-Martin, il vous gratifie d'un brevet de bandit, et, un peu plus, il vous enverrait aux galères; la supériorité est évidemment du côté de la langue allemande; ya a bien plus de fond que goddam!
Avant peu, les voyageurs seront mis à l'abri des inconvénients du ya et du goddam; Londres donne l'exemple. Il nous est arrivé, par le dernier paquebot, le prospectus de l'entreprise qui doit mettre fin à tous ces quiproquo où le touriste trébuche à chaque pas, à toutes ces mésaventures dont il est la victime. Une maison s'est formée dans Regent-Street, sous le titre de: la Société des voyages. Vous plaît-il de visiter Madrid, Saint-Pétersbourg, Vienne? adressez-vous à M. William Peterson, directeur-gérant de l'entreprise, et tout sera dit; vous n'aurez plus il vous occuper de rien. Moyennant une somme déterminée et payée d'avance, M. William Peterson se charge de vous soulager de tous les soins qui précèdent et qui accompagnent la locomotion; il se constitue l'administrateur et le fournisseur-général de vos affaires aussi bien que de vos plaisirs; il prend votre passeport, il fait vos malles, il cire vos bottes, il bat vos babils, il retient votre place, il paie la diligence et le paquebot; il choisit les auberges, il vous montre toutes les beautés du pays que vous visitez, il vous nourrit, il vous couche, il vous blanchit, il vous rafraîchit, il vous mène au spectacle, partout où vous avez l'envie d'aller. Il attache, en outre--et l'aventure ci-dessus en prouve l'importance--il attache à votre personne un interprète, un truchement, un drogman. Ainsi vous courez la chance de manger du poulet si cela vous fait plaisir, de recevoir une caresse à la place d'un soufflet, et de n'être pas mis au carcan pour un ya de plus ou de moins.
Prenons-nous pour exemple: la société William-Peterson et compagnie vous expédiera d'Angleterre en France et vous hébergera à Paris, pendant un mois, au prix de 500 francs. On n'est pas plus accommodant que cela. Pour 500 francs, vous aurez le droit de vous promener sur les boulevards tant que vous voudrez; la société vous fournira une paire de souliers, une paire de bottes et un parapluie; elle vous, entretiendra de spectacles jusqu'à concurrence de huit représentations; et après vous avoir fait admirer tous les monuments et toutes les curiosités de Paris, elle s'engage à vous procurer la vue de M. de Perpignan et celle de M. Crémieux par-dessus le marché--Prenez vos billets!
--Puisque nous sommes en Angleterre, n'en sortons pas sans exprimer l'admiration que nous a inspirée le dernier meeting tenu par les adversaires du vin de Champagne, du chambertin, du laffitte, du rhum de la Jamaïque, de l'anisette de Bordeaux, du porter et généralement de toutes ces liqueurs traîtresses qui chatouillent et troublent les fibres du cerveau. L'assemblée était présidée par le révérend père Matthew, un des plus fervents apôtres du verre d'eau pure, assaisonné d'un cure-dents. Son discours, de tout point magnifique, transporta les auditeurs d'un loi enthousiasme, que l'assemblée tout entière, composée d'anciens ivrognes repentants, renouvela séance tenante, sur l'autel de la tempérance, le serment de ne s'abreuver qu'au courant des fleuves et à la source des fontaines.
Au plus ardent de cette scène pathétique, un marchand de liqueurs vint à passer, monté librement sur un char orné de bouteilles et de feuillettes; un parfum d'alcool circulait dans l'air, la société de tempérance en tressaillit; le révérend père Matthew lui-même lorgna les tonneaux du coin de l'oeil avec un soupir mal étouffé; déjà quelques-uns des plus fragiles convertis se dirigeaient vers le camp ennemi en faisant mine de regarder les étoiles et en sifflant un air pour dissimuler la désertion. Mais tout à coup le père Matthew, reprenant ses esprits, tonna de plus belle; rappelés à la pudeur par cette voix de leur chef, les bataillons de buveurs d'eau se précipitèrent sur le liquoriste avec une fureur qui ne sentait pas le jeûne. Les feuillettes et les bouteilles, taillées en morceaux, rougirent le champ de bataille de leur sang çà et là répandu. Quant à ce mécréant de liquoriste, il reçut d'épouvantables gourmades, et le poing de John Bull le caressa furieusement. Sans l'intervention du constable, on l'aurait mis en pièces.--O tempérance! qu'aurait fait de pis l'intempérance?--Un imprimeur de Nyon, petite ville suisse, nous a expédié par la poste le spécimen d'un journal philosophique qu'il se propose de publier incessamment; ce journal sera intitulé: l'Harmonie. Voici comment le spécimen fait son entrée en campagne: «L'harmonie, c'est l'esprit, c'est l'âme de toutes choses, c'est la providence, c'est Dieu lui-même; le firmament est le cahier de musique des êtres harmoniques: les planètes et les étoiles en sont les notes. L'univers est un grand orgue de Barbarie ou une grande serinette qui joue sous les fenêtres du bon Dieu; mais il arrive trop souvent que l'instrument se dérange et détonne; nous nous sentons appelés à la haute mission de l'accorder. Nous osons aspirer à devenir les accordeurs de l'univers.--Notre journal sera la clef puissante qui doit rétablir l'ordre et la concordance entre les éléments constitutifs du monde. --Nous voulons que l'harmonie pénètre et anime tout ce qui vit. Dans notre système, les machines à vapeur, les moulins, les voilures, les portes mêmes, rendront des sons harmoniques et ne feront plus entendre ni grondement, ni claquement, ni craquement, ni froissement, ni roulement, ni grincement.--Nous voulons que les chiens au lieu d'aboyer, les chats au lieu de miauler, les ânes au lieu de braire, chantent agréablement avec accompagnement de guitare.» Qu'en dites-vous? voilà une terrible concurrence pour la Phalange et le Phalanstère.
Le spécimen, qui ne tient pas seulement à montrer de quel bois philosophique il se chauffe, donne ensuite des preuves de son savoir: il déclare que le mot harmonie vient du grec arnonia. Arnonia est évidemment du patois de Nyon, et non pas grec; c'est armonia qui est grec. La substitution du suisse au grec n'est pas encore admise par l'Académie.