L'ogresse du Palais-Royal est une ogresse comme il n'y en a pas, du moins dans le Cabinet des Fées. Là, toutes les ogresses ont cent ans, une grande bouche pour vous avaler, de grands bras pour vous étouffer, de grandes dents pour vous croquer. Au Palais-Royal, au contraire, notre ogresse, a quelque vingt ans, une taille agréable, un joli visage, pas la moindre griffe homicide, pas la moindre canine dévorante; tout son mal est d'avoir un mauvais caractère. Figurez-vous enfin un méchant enfant gâté qui se dépite à la plus légère contradiction, frappe du pied, et, de temps en temps, tombe en de très-grandes colères.
Si l'enfant a un bâton sous la main, il vous frappe; s'il a une cravache, il vous fouette; s'il a un fusil ou un pistolet, il vous couche en joue. Diable! voilà qui devient sérieux! et ce n'est pas pour rien qu'on appelle mademoiselle Catalina une ogresse.
N'y a-t-il pas cependant quelque excuse à donner de ce vilain caractère? Oui, certes, et plus d'une: 1º Catalina est Péruvienne, ce qui lui permet d'être un peu tigresse; 2º elle a été élevée à sa libre fantaisie, comme une véritable sauvage, ce qui l'autorise à n'être que médiocrement civilisée.
Mais le fond n'est pas si féroce qu'on le croirait: la suite vous l'apprendra, et M. Edgar de Favencourt se charge de vous le prouver très-prochainement.
M. Edgar est un véritable Français; il arrive au Pérou, rencontre Catalina, lui dit quatre cinq mois de galanterie, lui chante deux ou trois couplets bien troussés; et voilà ma tigresse, mon ogresse, ma diablesse, qui regarde, sourit pour la première fois de sa vie, et s'adoucit. Malheureusement Edgar va chez la voisine en dire il en chanter autant. La nouvelle en vient jusqu'à la belle Catalina, qui, furieuse et jalouse, prend sa carabine et mitraille l'infidèle Edgar. Dans cette situation, Edgar n'a rien de mieux à faire que de s'évanouir et de tomber dans un torrent. C'en est fait; plus d'Edgar!
Hélas! Edgar n'était point un traître; il causait tout simplement et chantait avec sa soeur. Quoi de plus licite et de plus innocent! Aussi jugez des remords de Catalina: elle pleure, elle se désole, et pour se punir, la voici tout près d'épouser un benêt.
Elle ne l'épousera pas, car Edgar n'est pas mort; sa soeur l'a recueilli, sa soeur l'a guéri, sa soeur l'a remis sur ses jambes; actuellement il a bon pied et bon oeil; or, tous deux, Edgar et la soeur, s'entendent pour jouer un tour à Catalina et prendre une innocente revanche du coup de carabine: Edgar se donne des airs de revenant, se montre au clair de la fille, parle d'une voix de fantôme, se conduit, en un mot, de tout point, comme un habitant de l'autre monde. Cette fantasmagorie a pour but d'augmenter les regrets de Catalina, de lui donner une bonne petite leçon qui lui apprendra à ne plus tirer sur les jolis Français, et de changer l'ogresse en douce brebis.
Théâtre de la Gaieté.--La Folle de la Cité.--Mademoiselle Georges.
L'épreuve réussit; l'ogresse devient la meilleure femme du monde, et Edgar en fait sa légitime épouse.--On aurait pu appeler ce vaudeville: «le Mariage à la Carabine.» --L'auteur est M. Paul Vermoud; ce nom en dit plus qu'il n'est gros; il cache un de nos écrivains le plus en crédit, qui se distrait de ses succès de feuilleton par quelques jolis vaudevilles joués çà et là.