Nous quittons la femme féroce pour passer à la femme sentimentale; madame de Nervins a toute la douceur, toute la bonté, toute la vertu désirables; ce n'est pas elle qui mitraillerait un Edgard à bout portant: ah Dieu!

Cependant il arrive malheur à madame de Nervins; un beau soir, un fat la surprend en tête-à-tête mystérieux; il écoule, il regarde, et voit, au clair de la lune, un jeune homme qui se glisse dans l'ombre et disparaît. Aussitôt de raconter l'aventure, et, du coup, madame de Nervins est compromise.

Eh bien! le fat a dit une méchanceté et un mensonge: c'est trop de deux; madame de Nervins est une parfaite honnête femme: c'est un proscrit et non un galant qu'elle aidait à fuir. Le mal n'en est pas moins fait; il faut que cette pauvre dame de Nervins en supporte toutes les conséquences: la colère et l'abandon de son mari, la condamnation du monde, la médisance des prudes et la pruderie des médisantes; ce n'est qu'après beaucoup de pleurs et d'épreuves que son innocence éclate enfin et triomphe sur toute la ligne. MM. Molé-Gentilhomme et Lefranc, en faisant ce drame, et le théâtre du Vaudeville en le jouant, ne se sont pas trop compromis.

L'amour s'en va par plus d'une route: MM. Laurencin et Marc-Michel en ont choisi une entre mille; on vous aimait; vous devenez gras, l'amour s'en va; vous étiez galant, tendre, sentimental, aux petits soins, et l'on vous adorait ainsi; vous voici maussade, distrait, sans gêne, l'amour s'en va: telle est l'histoire de M. et de madame de Folleville.

L'amour étant parti, on se consulte pour savoir s'il ne serait pas prudent de rompre tout à fait le marché et d'aller chercher fortune ailleurs; c'est la première idée de nos deux époux mal assortis; heureusement, la réflexion arrive; l'amour n'est qu'un oiseau de passage: il s'en va parce qu'il n'est pas fait pour rester. Si l'on en venait à l'amitié, chose plus solide et plus stable? «Tope!» disent nos deux époux; et les voici réconciliés sur ce terrain et s'y trouvant parfaitement aimables et parfaitement heureux.--Pourquoi donc si fort se désoler? Quand l'amour s'en va, vous voyez qu'il en reste toujours quelque chose.--L'esprit s'en va aussi, mais ce n'est pas ici le cas pour MM. Laurencin et Marc-Michel.

Le théâtre de la Gaieté plaisante rarement, comme chacun sait; il nous donne une folle, cette fois, un enfant naturel, une banqueroute, un échafaud, un proscrit, une tentative de suicide, deux frères qui ne se connaissent pas, deux frères qui se reconnaissent, une femme séduite qui livre son séducteur au bourreau, un fils de la séduction qui le délivre, la Tamise, la prison, le palais, la mansarde, la rue, la place publique, des évanouissements, des résurrections et des murailles mobiles; le tout couronné par un pardon général et un bonheur universel.

C'est touchant, c'est effrayant, c'est étonnant, c'est larmoyant; l'auteur, M. Charles Lafont, et l'actrice mademoiselle Georges, ont été positivement aux nues; il faut que le succès soit d'une bonne force pour avoir poussé mademoiselle Georges jusque-là.

La scène capitule est celle où la folle reconnaît ses deux fils, à moins que ce ne soit l'autre, où elle reconnaît son séducteur; car ce drame est plein de reconnaissances, sans compter la reconnaissance du parterre, pour l'auteur, et la reconnaissance du caissier pour les recettes que la Folle de la Cité lui prépare.

Le dindon qui se pare des plumes du paon n'est pas un oiseau rare; M. le marquis de Grandmaison est ce dindon-là: il court par la ville certaines petites feuilles scélérates, des petites satires anonymes, des petites méchancetés sous le manteau; vous savez ce qu'on appelait autrefois et ce qui s'appelle encore de nos jours des nouvelles à la main: d'où viennent-elles? qui en est l'auteur? c'est vous monsieur le marquis de Grandmaison, disent ces dames; c'est toi marquis, répètent ces messieurs; ah! marquis, que de malice! ah! mon cher, que d'esprit! Et le marquis de se laisser faire; il est ravi de récolter la moisson qu'un autre a semée, et de se donner une réputation d'esprit sans y avoir mis un sou de sa poche.

Sa joie dure peu; si les nouvelles à la main amusent les uns, elles blessent les autres et leur déplaisent. Les victimes viennent se plaindre; l'un menace M. le marquis d'un procès en calomnie; l'autre de la Bastille; celui-ci d'un soumet; celui-là d'un coup d'épée; si bien que le pauvre marquis ne sait auquel entendre; et comme le gaillard est peu brave, il est bien obligé d'avouer son imposture et de déclarer qu'il n'est qu'un poltron et qu'un sot.