La statue a été découverte au bruit de l'artillerie et d'une cantate chantée par des amateurs, qui se sont montrés en cette circonstance supérieurs à bien des artistes; des discours ont été prononcés par le préfet, le maire de Bourg, M. Pariset, M. Royer-Collard, M. Bonnet de Lyon, M. Larey, chirurgien militaire; M. Brachet, président de la Société de Médecine de Lyon, et M Martin, doyen des médecins de cette ville. A deux heures, le cortège s'est acheminé vers la salle du banquet; deux cent cinquante personnes y ont pris place; plusieurs toasts ont été portés aux acclamations unanimes de l'assemblée. Un feu d'artifice a terminé la soirée.

La statue, exécutée en bronze d'après le modèle de M. David (d'Angers), est placée sur un piédestal quadrangulaire, et entourée d'une grille. Bichat est représenté étudiant sur un enfant le mouvement de la vie, et ayant à ses pieds un cadavre à moitié disséqué; cette disposition rappelle les Recherches physiologiques sur la vie et la mort, l'un des principaux travaux de l'illustre anatomiste. Cette oeuvre nouvelle digne de l'habile sculpteur auquel nous devons le fronton du Panthéon, les bustes d'Ambroise Paré, de Boulay de la Meurthe, de Cuvier, de Paganini, la tombe de Garnier-Pages; les statues de sainte Cécile, du Grand Condé, de Bonchamps, de Talma, de Gutenberg, et tant d'autres monuments originalement conçus.

Bientôt chaque ville aura ses héros de bronze ou de marbre; dimanche encore, 25 août, on inaugurait à Versailles la statue de l'abbé de L'Épée, fondateur de l'Institution des Sourds-et-Muets..

M. A. Vattemare et son projet d'échange.

Depuis quelques jours on lit sur un placard oblong suspendu au balcon de la Maison-Dorée: «Exposition publique des dessins de M. Vattemare.» Nous vous introduirons plus tard dans cette vaste et curieuse collection; il importe préalablement de vous entretenir de celui qui l'a fondée. Nul, dit-on, n'est prophète en son pays, et m. A. Vattemare est beaucoup plus connu des Anglais et des Américains que de ses compatriotes.

M. Alexandre Vattemare nous apparaît sous un double aspect. Désigné par son prénom, c'est au artiste dramatique qui excelle dans les rôles à travestissements, et qu'on a vu au Gymnase dans l'Auberge de Calais et autre pièces dont il remplissait seul tous les personnages. Sous son nom propre, c'est l'auteur d'un projet d'échange entre les bibliothèques. Alexandre mime recueille des applaudissements sur les théâtres du monde entier; M. Vattemare entre au conseil des peuples pour en provoquer les délibérations. Alexandre s'adresse à la foule avide d'émotions; M. Vattemare confère avec les artistes, les bibliographes et les rois. Le public s'amuse des transformations protéiennes d'Alexandre; les chefs des États s'étonnent de l'honorable persistance de M. Vattemare. M. Vattemare prodigue les guinées de l'acteur Alexandre pour réaliser une idée utile.

M. Vattemare s'était dit en 1815: «Un nombre infini de doubles se trouvent toujours dans les musées, les collections, les galeries, les bibliothèques; ces doubles, relégués dans les magasins, sont enfouis et perdus à jamais; pourquoi ne pas leur rendre une valeur réelle? Qu'on organise entre les grands dépôts scientifiques un échange régulier de leurs doubles, et tous seront plus complets et plus riches sans qu'il en ait coûté à l'État autre chose que le soin d'une intelligente organisation.» Ce projet conçu, M. Vattemare parcourt le monde pour le proposer aux souverains; il se fait le missionnaire de son idée, ne demandant à la profession d'acteur que des ressources pécunières. Partout l'échange des doubles trouve des approbateurs: les savants, les rois, les ministres, les gens de lettres, les artistes encouragent M. Vattemare, correspondent avec lui, travaillent ou dessinent pour lui. Une médaille est fondue en son honneur à la monnaie de Berlin. De retour en France, il soumet son plan à la Chambre des Députés, qui, le 16 mars 1836, renvoie la pétition au ministre de l'instruction publique; le 26, à la Chambre des Pairs, M. le duc de Fézensac, rapporteur, proclame la pétition utile et importante. «C'est, dit-il, une grande et noble pensée que d'unir ainsi les diverses nations de l'Europe par un commerce de richesses littéraires et scientifiques.» La Chambre des Pairs ordonne le renvoi de la pétition aux ministres de l'instruction publique et des affaires scientifiques, et le projet d'échange s'en va sommeiller dans la nécropole des cartons ministériels.

M. Vattemare ne s'est pas découragé. De même que O'Connell répète: «Agitez!» le Pierre l'Ermite de l'union intellectuelle: n'a cessé du crier par le monde: «Échangez vos doubles! échangez vos doubles!» Il a obtenu les suffrages autographes d'un grand nombre d'illustres personnages de tous les pays. Puis, après avoir récolté les adhérions européennes, M. Vattemare, le 20 septembre 1839, s'est embarqué pour New-York. Là, on l'a accueilli avec un fanatisme incroyable; il a voyagé d'États en États, provoquant des meetings, remuant les congrès et les populations; un bill a été vote à l'unanimité par les deux Chambres pour la fondation de bibliothèques et la mise à exécution du système d'échange. «Est-il une idée plus belle et plus heureuse?» écrivait M. White, représentant de la Louisiane. «La belle France, disait le général Keim, représentant de la Pennsylvanie, la belle France nous offre toujours des bienfaits: jadis elle nous envoya un Lafayette pour aider à l'établissement de notre liberté politique; aujourd'hui nous en recevons Vattemare, qui mettra le comble à nos plaisirs intellectuels.» Fanny Elsler n'était pas encore arrivée, je crois, aux États-Unis, et n'avait pas augmenté cette dette de reconnaissance des représentants américains «en mettant le comble à leurs plaisirs moraux.»

Chose pénible à penser, tant de zèle, de démarches, de sacrifices, d'enthousiasme, de discours et de meetings, ont amené d'imperceptibles résultats; seulement l'État du Maine, les villes de Baltimore, Boston, New-York et Washington, ont transmis à la ville de Paris quelques documenta administratifs, et notre conseil municipal y a répondu, le 21 décembre 1842, par l'expédition des Comptes et Budgets de la Ville, de l'Histoire du choléra, des Ordonnances de la Préfecture de Police, et autres renseignements que les Américains auront probablement soin de ne lire jamais. Les échanges des doubles, s'ils ont lieu, se font à huis clos, de bibliothèque à bibliothèque, et non point par une grande disposition législative, comme l'aurait désiré M. A. Vattemare. Heureusement pour nous consoler, en attendant mieux, nous avons les onze cuits dessins qu'il a rapportés de ses voyages. Nous parlerons de cette exposition.