Une Soirée orientale à Paris.

Les artistes voyageurs et les voyageurs artistes gardent religieusement les costumes des pays qu'ils ont visités. Ce ne sont pas seulement pour eux de précieux souvenirs; ce sont aussi des preuves incontestables de leurs lointaines pérégrinations. A leurs ami qui les interrogent, ils disent: J ai vu la Grèce; voici la fustanelle d'une Palyare de Samos ou de Chio--J'étais à Stamboul; voici le fez d'un bachalda (officier de police) et le chapeau d'un derviche.--J'ai hérité de ce bonnet kahnouk après la mort du brave qui le portait. Voici un sabre turc, un mousquet japonais, un châle indien, un cric malais, des bottes chinoises. Voyez et croyez.»

Soirée orientale chez M. H...

Les voyageurs aiment aussi à se parer des costumes qu'ils ont portés dans leurs courses aventureuses; ils y joignent, s'ils le peuvent, les gestes et le langage des pays lointains; alors la métamorphose est presque complète. C'est sous l'empire de ces caprices que, par une belle soirée d'été, le mois dernier, des artistes et des voyageurs se sont réunis chez M. H.... architecte, sous une tente élégante ornée de fleurs, sans autres meubles que des divans. Nul n'était admis sous le frac; tous les invités portaient avec aisance des costumes orientaux d'une fidélité scrupuleuse. C'était une réunion vraiment curieuse, et les diverses langues qu'on y parlait en faisaient une sorte de petite Babel.

Les scheicks arabes des provinces de l'Yémen, avec leurs longues robes de soie, leurs ceintures de cachemire et les pieds chaussés de sandales, causaient, assis sur le tapis, avec l'habitant des montagnes, de l'Assyr; le soldat régulier d'Abd-el-Kader, avec ses armes grossières et ses haillons pittoresques, fraternisait avec un agha allié de la France; le palyare grec, revêtu de son costume resplendissant de broderies, entretenait un arnaute, son voisin, dans la langue, dégénérée d'Homère; un autre, sous le costume d'un fellah égyptien, faisait entendre le cri monotone du muezzim, tandis qu'un jeune orientaliste, portant le costume du hizam égyptien, chantait d'une voix dolente une chanson arabe; l'un fumait le gargouli indien, l'autre le narguilé persan, le chibouk turc ou le chiche arabe. Il y avait là des Tartares des Persans, des Indiens, des Japonais, des Turcs, des Égyptiens, des Nubiens. Chaque peuple y était représenté.

Les passants attardés près de la place Vendôme ont dû croire un instant que l'Orient avait envahi la grande cité, ou que six mois de l'année venaient d'être tout à coup supprimés par ordonnance, et que l'on était en carnaval.

Le dessin que nous donnons est du au crayon habile de M. Karl Girardet, qui a visité l'Égypte, et qui figurait à ce titre parmi les invités de M. H....

Tous les personnages représentés sont des portraits; et nos lecteurs reconnaîtront aisément sous ces déguisements quelques-uns de nos artistes et des savants les plus célèbres.

Coots.