Je ne prétends donc pas que l'arrivée à Paris de la reine d'Angleterre n'eût pas produit un certain effet, comme on doit s'y attendre de tout spectacle singulier et rare; ce que je veux dire, c'est une Paris ne s'est une médiocrement inquiété de cette arrivée, et que, ne la désirant pas, il n'a jamais eu l'air un seul instant d'y croire; la grande scène du Tréport ne lui faisait nulle envie: il en parlait comme, d'une pièce dramatique toute locale et représentée sur un théâtre particulier; quant à prendre, à son tour, sa part de la représentation, encore un coup, c'était le moindre de ses soucis.
Quoi donc! est-ce que Paris aurait perdu la tradition de son antique galanterie et de son hospitalité si renommée? est-ce manque de chevalerie? est-ce rancune?
Pour la galanterie et pour l'hospitalité, je crois, quoiqu'un en dise, que le Paris d'aujourd'hui vaut bien le Paris d'autrefois; ce sont toujours les mêmes moeurs confiantes, affables et faciles; Paris offre volontiers la main à qui vient le visiter; il n'y a pas de ville qui sourie de plus loin à un étranger, et se livre à lui avec plus d'abandon. Ce n'est certes pas Londres qui lui disputera le prix de l'aménité, et de la bienveillance. La reine Victoria aurait donc pu se rendre à Paris à coup sûr; comme femme et comme jeune femme, elle n'y eût rencontré qu'égards et que politesse; Paris, que l'Opéra-Comique a surnommé le paradis des femmes, ne se serait pas changé en enfer tout exprès pour notre royale voisine; et même il aurait loué de grand coeur ses belles dents blanches et jusqu'à sa robe puce, son chapeau de paille, ses rubans jaunes et sa plume d'autruche.
Mais être poli ou empressé, ce sont deux affaires différentes, et certainement Paris n'eût pas poussé les choses jusqu'à l'empressement. Or, pour une jolie femme et pour une reine qui vient à travers la mer vous rendre visite, la froide politesse est-elle une indemnité de voyage suffisante et suffisamment agréable?
Paris a donc de la rancune?--Non vraiment, dans la triste acception du mot; mais Paris a de la mémoire; on l'a souvent traité de ville légère et oublieuse; à la surface, soit! mais dans le fond, Paris est plus sérieux qu'on ne le dit, et se souvient longtemps. Pendant quinze ans, ne semblait-il pas avoir oublié la Restauration? Au 27 juillet 1830, on a vu si la mémoire lui était revenue! d'autres ressentiments, qui datent de la même époque, vivent toujours dans son souvenir, et le présent n'a pas contribué à effarer le passé; il vaut donc mieux que la reine d'Angleterre n'ait pas prolongé son voyage jusqu'à cette ville de mémoire tenace.
Là-bas, où elle est descendue, sur le rivage de la mer, le terrain est neutre en quelque sorte: ce n'est, pour ainsi dire, ni la France ni l'Angleterre; mais ne vous semble-t-il pas que si une reine anglaise, même pour quelques jours de courtoisie et de fête, se fut avancée au coeur du pays et dans la capitale, la terre de France eût éprouvé un douloureux saisissement?
Ah! je vois; vous êtes de ces gens à passions aveugles et inflexibles qui veulent que les peuples se regardent toujours d'un oeil plein de soupçons et de haine. Ne deviniez-vous donc pas que ces entrevues royales rapprochent les gouvernements, adoucissent les ressentiments de nation à nation, et travaillent à l'harmonie générale? Je n'en crois pas un mot:
Le flot les apporta, et le flot les remporte!
Quant à l'amitié des peuples, il est sans doute de leur intérêt de s'entendre le mieux possible, mais de ne pas trop s'aimer. L'amitié extrême est comme l'amour excessif; elle se donne tout entière, sans garantie et sans sûreté, et dans ces passions à deux, il y en a presque toujours un qui perd sa volonté, tandis que l'autre la garde, et celui-là finit par être la dupe de l'autre. Il est bon aussi que les peuples se souviennent.
Paris n'aura fait ainsi aucune avance à la reine d'Angleterre. Quant aux frais de sa solennelle réception, il y a contribué pour une portion bien petite; tandis que le vieux château des Guises étalait un grand luxe d'hospitalité, Paris, la ville souveraine, la capitale du monde civilisé, comme on l'appelle, se contentait d'envoyer à la reine Victoria, pour sa contribution de galanterie, l'Opéra-Comique et le théâtre du Vaudeville, mademoiselle Darcier et M. Moreau-Sainti, d'une part, de l'autre, madame Doche et M. Arnal. Il est difficile de faire moins d'étalage.