Je dois dire que si Paris n'a rien offert de plus, ce n'est pas la faute de messieurs les directeurs et de messieurs les comédiens; tous se sont proposés pour chanter, danser ou déclamer en l'honneur de Sa Majesté Britannique.
Le Théâtre-Français appuyait sa demande sur son vieux blason et son vieux titre de comédien ordinaire du roi; l'Académie royale de Musique parlait de sa couronne lyrique, et semblait vouloir faire des roulades de puissance à puissance; M. Delestre-Poirson s'écriait: «Prenez mon Gymnase!» M. Ancelot: «Mon Vaudeville, je vous en supplie!» tandis que M. Crosnier mettait son Opéra-Comique aux pieds de l'Angleterre; M. Crosnier et M. Ancelot l'ont emporté. Le Théâtre-Français, l'Académie royale de Musique, quittant la partie d'assez mauvaise humeur, se plaignent de leur grandeur méconnue; quant au Gymnase et à M. Poirson, ils déclarent vouloir en référer à madame la duchesse de Berri. M. Crosnier a soutenu sa bonne fortune avec modestie; le jour ou l'Opéra-Comique s'est transporté au château d'Eu, une affiche, placardée sur les grands murs de Paris, disait tout bonnement aux passants: «Théâtre de l'Opéra-Comique, aujourd'hui, relâche.»
M. Ancelot, ancien lecteur de Charles X. n'a pas su contenir sa joie et la garder à huis clos; il a fallu qu'il l'étalât au dehors et la fit déborder. On a pu lire pendant deux jours, sur l'affiche du Vaudeville, ces mots en lettres colossales: «Relâche, pour le service du roi.» Cette formule, pour le service du roi, n'est d'ordinaire employée que pour les ambassadeurs en mission et pour les officiers qui risquent de se faire tuer à la tête d'un régiment ou d'une armée. M. Ancelot, avec le tact et la convenance qui le caractérisent, en a fait emploi à propos d'Arnal et des Cabinets particuliers; c'est une déviation un peu forte de l'usage consacré, qui a d'abord surpris tout le monde; mais on s'est rappelé bien vite que M. Ancelot était fourré dans cette affaire-là, et aussitôt la surprise a cessé; on connaît M. Ancelot; on sait depuis longtemps, qu'il est naturellement porté à entrer en service.
Il s'est passé une singulière aventure au Tréport, le lendemain du débarquement de la reine: la foule avait disparu dès la veille avec le cortège royal: il ne restait plus que de simples mortels, venus là depuis quelques jours pour prendre des bains de mer, et parmi eux des jeunes femmes revêtues de la blouse de toile grise, que les garçons baigneurs plongeaient dans le flot mugissant. Les navires qui avaient accompagné S. M. Victoria ce voyaient, du rivage, immobiles et à l'ancre; quelques matelots seulement étaient à terre. Un d'eux, apercevant cette foule charmante qui s'abandonnait au flot, et séduit sans doute par l'exemple, s'arrêta tout à coup, jeta bas son chapeau, puis sa veste, puis ses vêlements un à un, jusqu'au plus intime, si bien qu'en un clin d'oeil il se montra dans un costume qui n'aurait causé aucune sensation aux îles Marquises ou chez les Hottentots, mais qui parut, au Tréport, d'une mode un peu hasardée. Des holà! partirent de tous côtés, et les naïades scandalisées se plongèrent de plus belle dans le sein d'Amphitrite. A ce bruit, un gendarme chargé de veiller au vestiaire s'avança vers le délinquant. Je ne dirai pas précisément qu'il le saisit par le collet, il n'y avait pas prise; mais il l'apostropha en ces termes;
LE GENDARME.--Que faites-vous là, monsieur?
LE MATELOT.--Moà vôloir promener moà.
LE GENDARME.--Dans ce costume?
LE MATELOT.--Moà vôloir baigner moà.
LE GENDARME.--A la bonne heure! mais on ne se baigne pas ainsi. C'est un peu trop négligé, mon vieux!
LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.