Le chasseur fashionable, par J.-J. Grandville.

Le chasseur épicier! Déjà plusieurs fois j'ai décrit des animaux oubliés par Buffon; c'est le véritable moment de compléter l'oeuvre de notre grand naturaliste.

Le chasseur épicier est couvreur, plombier, maçon, marchand de vin, d'huile, de bas, de pruneaux, enfin c'est un marchand quelconque; il est riche, il aime la chasse; mais il veut chasser sans qu'il lui en coûte rien. Pour ce faire, il loue des terres, des bois, y place un garde ou plusieurs gardes, et puis il lance ses prospectus. Il prend dix actionnaires qui paient seuls tous les frais, C'est comme dans les mines de charbon, de fer, d'argent ou d'or, où les fondateurs se réservent tous les bénéfices lorsque bénéfices il y a. Ses bois sont garnis de lapins, à ce qu'il dit; si l'on tuait à discrétion, bientôt la chasse serait détruite; aussi a-t-il grand soin, dans son règlement, d'insérer un article conservateur par lequel il est sévèrement, interdit de tuer plus de douze lapins par jour. Voyez-vous avec quelle adresse le hameçon est caché sous l'appât? «Diable, disent les gobe-mouches, douze lapins! sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles, dont le nombre n'est pas limité; ma foi, c'est un beau pis-aller. Notez bien que je puis tuer tout cela chaque jour; prenons une action... Et si j'en prenais deux! je pourrais tuer vingt-quatre lapins, toujours sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles: prenons deux actions.» Vous allez, croire peut-être, que ceci est une mauvaise plaisanterie. Eh bien! faites-moi l'honneur de venir me voir rue Saint-Georges, 33, et je vous montrerai des preuves incontestables écrites et signées; je vous dirai même tout bas, dans le tuyau de l'oreille, le nom du gobe-mouches qui, ayant pris deux actions pour avoir le droit de tuer vingt-quatre lapins par jour, en a tué deux, dans toute l'année.

Députation du gibier reconnaissant à la chambre des Pairs, après la
discussion de la loi sur la chasse.
--Dessin de J.-J. Grandville.

Le chasseur épicier a tous ses actionnaires; il chasse pour rien; chacun lui donne six ou huit cents francs par année; le voilà couvert de tous ses frais, et même il lui reste un petit boni qui doit servir dans ses prévisions à payer les voitures, diligences, coucous et autres véhicules. «C'est bien, dit-il; à présent, si je faisais entrer deux actionnaires de plus ce serait pour moi un bénéfice réel. Parbleu! voilà une heureuse idée. D'ailleurs, je me donne beaucoup de peine pour procurer du plaisir à ces messieurs; je suis gérant de la chasse; tous les gérants possibles ont des appointements, je n'en ai pas, et toute peine mérite salaire.» A la première réunion, il parle de dépenses imprévues, de lièvres et lapins achetés et lâchés pour peupler les bois, de perdreaux, de faisans élevés pour créer une chasse vraiment royale. Ses associés tremblent que ces précautions oratoires ne tendent à leur demander un crédit supplémentaire, ils se trouvent heureux d'en être quittes pour deux nouveaux venus, qui, d'ailleurs, sont fort maladroits, à ce que dit le chasseur-épicier.

Le voilà donc bien installé: il chasse en gagnant 1,600 fr. par année. Rien de plus juste; car enfin, s'il ne chassait pas, il emploierait son temps à méditer sur les huiles, sur la cassonade ou sur les pruneaux, et ces méditations peu poétiques le conduiraient probablement à des bénéfices réels tout aussi forts. Mais l'appétit vient en mangeant: laissera-t-il tout son gibier à la merci de tous? «Oh! ce serait dommage; il existe dans la plaine au moins soixante compagnies de perdreaux; les actionnaires vont tout saccager le premier jour; si la veille de l'ouverture, j'en prenais d'abord ma bonne part, sans préjudice de ma chasse du lendemain, cela se vendrait bien. Les gardes sont à mes ordres, je les paie; ils n'obéissent qu'à moi; j'ai des filets, utilisons-les ce soir. On ne le saura pas; ces messieurs trouveront du déficit, qu'importe? Je le mettrai soit le compte des braconniers: ce ne sera point un mensonge.» Tout se passe exactement comme je viens de vous le dire, et voilà pourquoi vous trouvez chez les marchands de gibier tant de perdreaux morts sans blessures apparentes. Un jour, je vais chez un entrepreneur de chasse la veille de l'ouverture; j'entre dans la salle à mander, je vois sur la table une montagne de je ne sais quoi, recouverte par une nappe; je la soulève machinalement, comme fit autrefois le comte Almaviva de la robe qui cachait le petit page, et je vois... cent cinquante perdreaux morts! Mon intention était de prendre une action; vous êtes bien certain que je ne l'ai pas demandée. J'ai pris ma course, et j'ai fui aussitôt cette infâme caverne de brigand.

Le chasseur épicier dans la chasse ne voit que le gibier mort. Donnez-lui le choix d'un lièvre qui court ou d'une pièce de cinq francs qui roule, il se jettera sur la pièce de cinq francs, Certainement, il faut du gibier mort, mais ce n'est pas l'unique but d'un vrai disciple de Saint-Hubert. Avant tout, il cherche à se procurer des émotions; il jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; une belle quête, un arrêt franc et ferme, ou bien la manière dont ils lancent, dont ils suivent, dont ils relèvent un défaut, lui procurent des plaisirs qu'on ne saurait comparer à rien. A travers mille péripéties, il arrive au joyeux hallali. Demain, il recommencera; il recommencera les jours suivants, tous les jours de l'année, et ses jouissances seront les mêmes. Citez-moi, si vous le pouvez, un autre plaisir qui, six mois après, se présente à votre imagination toujours avec la même face riante. Un lièvre forcé suivant toutes les règles de la vénerie donne plus de véritable bonheur que cent lièvres tués à l'affût. Bien des gens prendront ceci pour un paradoxe; que m'importe'? j'estime fort peu ces gens-là.

Heureusement, toutes les chasses par actions ne sont pas gérées par des chasseurs épiciers; mais elles ont toujours l'inconvénient des associations, où chacun ne voit que son intérêt personnel, et tue tout ce qu'il peut tuer. Je compare une chasse par actions à une table-d'hôte, où les commis-voyageurs mangent à se donner des indigestions dans le but de rattraper leur argent.

Dans ces chasses, on tue deux cents pièces le jour de l'ouverture; le lendemain on en tue trente; le surlendemain six, et puis plus rien ou presque rien. Pour avoir une belle chasse, il faut l'avoir tout seul ou bien avec un ami conservateur du gibier, chasseur loyal et galant homme.