Un chasseur parisien.(1) (Un dessin de Cham.)

Note 1: «Le chasseur parisien, dit Cham, se trouve généralement dans la plaine Saint-Denis. Là, il poursuit à marches forcées un chat de gouttière qu'il a pris pour un faisan; il se fait aider dans ses recherches par un boule-dogue, un caniche ou autre chien du même style, après l'avoir dressé à sa façon, c'est-à-dire en lui attachant un oiseau au col avec une ficelle pour lui donner la piste; lui-même tire le gibier au vol, en l'attachant au bout de son fusil, et, avec son bon coeur proverbial et l'horreur du sang, il détourne la tête au moment où il va lâcher la détente.
«Il tirera une quarantaine de coups de fusil sur un évadé de Montfaucon, qu'il aura pris pour un chevreuil à la mamelle. Malheur au passant qui se trouve sur son chemin, ou plutôt qui ne s'y trouve pas, vu qu'il n'attrape pas toujours devant lui. En tirant une carpe, il crève l'oeil d'un monsieur qui va dîner en ville. Bref, le chasseur parisien est la seule chose véritablement à chasser pour la sûreté publique.»

On croit généralement en province que les chasseurs de Paris ne tuent que des alouettes dans la plaine Saint-Denis. C'est une erreur. Les plus belles chasses de France sont dans les environs de Paris. En province, on pourrait les avoir plus belles, mais on ne fait rien pour cela. C'est à Paris seulement que les gens riches savent dépenser l'argent qu'ils ont et même celui qu'ils n'ont pas. Ceux qui en ont beaucoup affichent un grand luxe, ceux qui n'en possèdent guère veulent les imiter. Ou veut pouvoir dire; «Ma chasse,» comme on dit: «Ma voiture et mes chevaux.» Combien de gens qui, pour avoir le droit de prononcer ces mots sonores: «Ma voiture,» se condamnent à manger l'ignoble miroton avec accompagnement de pommes de terre bouillies; car, accommodées au naturel, cela ne coûte pas si cher que si on les rissolait dans le beurre!

Certes, si en province on voulait louer des terres, y mettre des gardes, élever les perdreaux dont les nids sont détruits en fauchant les prairies artificielles, il en coûterait trois fois moins cher que dans les environs de Paris, et on aurait trois fois plus de gibier, car le braconnage n'est nulle part organisé comme dans la capitale du monde civilisé. La compagnie du poil et de la plume est constituée régulièrement; elle a ses commanditaires, ses gérants, son directeur, son caissier, ses livres comme dans une maison de commerce; elle entretient des agents qui lui font des rapports journaliers sur le gibier qui garnit telle plaine; elle sait que tel garde est vigilant, que tel autre est ivrogne; elle sait les fêtes de village aussi bien que l'almanach; elle envoie des agents provocateurs qui paient à boire aux surveillants pendant que d'autres vont traîner le drap mortuaire sur les perdrix. Le cabinet du directeur est un quartier-général d'où chaque jour partent les ordres de destruction pour le nord ou le midi. Aucun recoin n'est oublié; chaque terre à son tour. On a laissé votre gibier bien tranquille pendant trois mois; par une belle nuit, tout est raflé. On a su qu'un de vos gardes était allé voir son père malade, que l'autre avait un rendez-vous avec sa maîtresse, et voilà pourquoi vous n'avez plus de perdreaux.

Je vous avais promis une quatrième espèce de chasseurs que je nomme chasseurs de conscience. Elle se compose de tous les boutiquiers possédant un fusil, de beaucoup d'étudiants, de clercs d'huissiers, d'avoués, de notaires, enfin de tous les clercs possibles, de plusieurs garçons perruquiers, restaurateurs ou pâtissiers, de beaucoup d'ouvriers en chambre, de quelques portiers, enfin d'individus de toutes les classes, de tous les âges, de tous les métiers. Ces braves gens, transplantés à Paris par des causes diverses, conservent tous le souvenir de l'ouverture de la chasse, qui, dans leur pays, était un jour de bonheur; ils espèrent la retrouver encore. C'est un besoin pour eux de se mettre en campagne, et un devoir qu'ils accomplissent, c'est enfin un acquit de conscience. Ils n'ont point de chien, mais ils en empruntent; tout ce que Paris renferme de roquets, de dogues, de caniches, est mis en réquisition ce jour-là; ils sont persuadés qu'un chasseur doit avoir un chien: c'est un accessoire obligé qui ne leur sera point utile; mais, escortés par cet animal, ils se croient à l'abri du ridicule. Ne possédant pas un mètre carré de terre, n'en pouvant pas louer, ils établissent de bonnes relations avec la blanchisseuse, la laitière du coin, la marchande d'asperges; dans tel village, ils connaissent une nourrice oui allaita leur enfant; dans tel autre, ils ont une parente de leur cousine. Toutes ces dames vivent à la campagne, elles possèdent un jardin, une pièce de luzerne grande comme un billard, où elles peuvent donner le droit de chasser. Le gibier n'y abonde pas, c'est vrai, mais leur demi-hectare est voisin des bois de M. un tel, de la superbe chasse de M. un tel; un jour d'ouverture, les perdreaux, les lièvres, attaqués en tous sens, fuient dans toutes les directions, et le plus petit tapis de verdure peut receler de quoi enfler une carnassière. D'ailleurs, ils ont entendu dire que l'année dernière, à pareil jour, un lapin fut tué près du village où ils comptent aller. Était-il lapin de garenne ou lapin des champs? C'est un point que l'histoire laisse indécis.

Dessin de J.-J Grandville.

Cette partie est méditée six mois à l'avance; on en parlera six mois après; car le chasseur de conscience ne chasse jamais que le jour de l'ouverture. Au village, on trouvera du lait, des oeufs, des fruits, du vin quelconque; les chasseurs porteront le classique pâté; s'ils ne rencontrent point de gibier dans les champs, ils seront certains, du moins, d'en attraper avec leur fourchette.

Ce qui pousse tous ces braves gens dans la plaine, c'est le souvenir d'un plaisir passé qu'ils se flattent de retrouver encore, c'est le désir de se créer un droit à débiter des hâbleries, qui, sans cette excursion annuelle, manqueraient de base. Pour pouvoir dire: «J'ai vu!» il faut avoir voyagé; si l'on veut raconter qu'on a tué, il faut aller à la chasse, et surtout que le voisinage sache bien que vous n'êtes point resté chez vous. Et puis c'est une distraction, une diversion aux travaux habituels, toujours ennuyeux par leur monotonie périodique. C'est un ample déjeuner sur l'herbe, où chacun, racontant des hauts faits excentriques, fournit à son voisin une ample matière qui, le lendemain, servira de texte à sa faconde. J'ai entendu raconter la même anecdote par cent chasseurs différents, et toujours le narrateur du moment en était le héros.