Ils vont s'embusquer dans les haies qui séparent les héritages, et si quelque malheureux perdreau traverse les airs sur leur tête, cent coups de fusil partent à la lois; il n'en vole que plus vite, car vous avouerez qu'on aurait peur à moins; heureux si quelque chasseur n'a pas reçu les éclaboussures de cette mitraille lancée à tort et à travers. Rien n'est dangereux à la chasse comme la proximité de ces gens-là; leur fusil est toujours dans une position horizontale, les deux canons vous présentant sans cesse leur gueule béante prête à vomir la mort. Si vous vous permettez, quelque observation sur leur imprudence, ils sont assez sots pour vous dire que vous avez peur. Eh! parbleu! oui, j'ai peur; mais si j'étais perdreau je ne craindrais rien. Et puis la vue seule de tous ces vieux fusils à silex, couverts d'une rouille séculaire, de ces carabines dignes de figurer dans un cabinet d'antiquailles, est faite pour effrayer, un jour d'ouverture, il en est des fusils comme des chiens: tout est mis en réquisition; chacun fouille son grenier ou sa cave pour y trouver de vieilles armes cachées en 1811; les marchand de bric-à-brac louent toute leur ferraille; les arquebuses à mèche, à rouet, les fusils de rempart, prennent l'air et revoient le soleil. On rencontre en plaine des mousquets qui s'illustrèrent à Fontenoy: s'ils ne crèvent pas, c'est qu'ils ratent toujours. J'en ai cependant vu un dont le coup partait assez régulièrement, et s'il n'éclatait point entre les mains du chasseur, on ne peut l'attribuer qu'à l'habitude qu'il s'était faite de ne point éclater, car l'oxyde qui le rongeait jusqu'à la moelle en aurait fourni d'excellentes raisons pour cela. J'ai vu des pistolets d'arçon montés sur une crosse façonnée par le charron du village. Vous pourriez servir de cible à une pareille arme sans qu'il en résultât le plus petit accident, à condition toutefois qu'on viserait sur vous; car si l'on visait à côté, je ne répondrais de rien. Tous ces chasseurs ou soi-disant tels, tapis derrière leur haie, guettent les chasseurs propriétaires de la chasse voisine; lorsque ceux-ci et leurs gardes s'éloignent, aussitôt ils avancent en plaine dans l'espoir d'y glaner. Si, dans le lointain, ils aperçoivent un homme portant bandoulière faisant mine de venir à eux, aussitôt, semblables à une volée de pigeons, ils fuient derrière leur haie, où, comme dans un fort inexpugnable, ils attendent l'ennemi de pied ferme, certains qu'ils sont de se trouver ù l'abri du terrible procès-verbal.

Feu de peloton sur une perdrix, par J.-J. Grandville.

Le chasseur de conscience ne chassant qu'un seul jour de l'année, ne prend jamais de port d'armes; ses quinze francs seront beaucoup mieux employés en munitions de bouche. D'ailleurs, à quoi bon? La laitière, la blanchisseuse, sont soeurs ou cousines des gardes champêtres; le laitier, le blanchisseur, sont maire ou adjoint: on n'a rien à craindre d'eux. Reste le gendarme, qui n'est point parent ou allié; mais il est à cheval, il a de grandes bottes, et à travers les fossés, les palissades qui bordent toutes les petites propriétés d'un village, on lui ferait voir du chemin. Un jour, deux gendarmes, après avoir vainement couru à travers champs à la suite d'un étudiant, trouvèrent un fossé qu'ils ne pouvaient pas franchir. Dans leur zèle pour l'exécution des lois, ils mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à un arbre, et poursuivirent le chasseur. Mais la partie n'était pas égale: l'un avait des souliers, les autres avaient des bottes fortes. Le chasseur gagnait de l'avance, lorsque deux nouveaux gendarmes, arrivant du côté opposé, le prirent entre deux feux. La situation se compliquait d'une manière inquiétante. L'étudiant ne perdit pas la tête; il revint sur ses pas, sauta le fossé, prit le cheval d'un gendarme, et partit au galop; mais auparavant il eut soin de couper les sangles de l'autre cheval, pour rendre la poursuite impossible. Le lendemain, le pauvre gendarme retrouva son quadrupède à la préfecture de police, où l'étudiant le renvoya.

Nos députés sont sans cesse occupés de la manière de compléter le budget; en voici une que je leur conseille de mettre dans les voies et moyens: Trouvez une combinaison pour faire payer un port d'armes à tous ceux qui, dans l'année, tirent un coup de fusil, ou mieux encore, faites-leur payer l'amende, ce qui est un peu plus cher; au lieu de quinze francs, vous en aurez cent vingt, compris les frais et accessoires, toujours escortés du dixième de guerre qui pèse sur nous après une longue paix. Si vous parvenez, à ce résultat, vous pourrez supprimer la contribution foncière, mobilière, les patentes, etc. Il est vrai qu'alors vous n'auriez plus d'électeurs; aussi je pense que vous ne ferez pas usage de ma méthode.

Mais vraiment vous auriez bien dû prolonger la session de quelques jours, et nous donner la loi sur la chasse, déjà votée par la Chambre des Pairs. Si vous aviez seulement voulu arriver à l'heure, vous auriez pu gagner ainsi trois séances par semaine. Mais vous promettez beaucoup avant l'élection, et puis vous tenez très-peu parole. J'ai connu des matelots qui, pendant l'orage, promettaient à Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille un cierge aussi gros que le grand mat de leur vaisseau, et qui, le beau temps arrivé, ne lui donnaient pas seulement une chandelle. Tous les vrais chasseurs s'apprêtaient à vous voter des remerciements, vous auriez été reçus dans vos départements au son de la trompe, au bruit des fanfares, aux acclamations des disciples de Saint-Hubert; mais vous avez préféré les poignées de main des braconniers. Oh! la popularité! c'est la plaie de notre époque.

Voyez la Chambre des Pairs; que de bénédictions elle a reçues pour avoir seulement rempli son devoir! Les chasseurs s'arrachaient les discours prononcés dans la noble enceinte, et, au lieu d'en faire des bourres de fusil, comme c'est leur habitude quand il leur tombe un journal sous la main, ils les ont précieusement conservés. Que dis-je! les lievres et les lapins reconnaissants ont envoyé une ambassade à MM. les pairs pour leur témoigner leur gratitude. Hélas! ils se sont réjouis trop tôt. Ah! mes pauvres amis quadrupèdes, vous serez encore poursuivis à outrance pendant les années de grâce 1843 et 1844: on vous fera rôtir, vous serez mis civet et en gibelotte au printemps comme à l'automne. La Chambre des Pairs avait déclaré une amende et la prison contre ceux qui vous chercheraient querelle à l'époque de vos amours, contre ceux qui trafiqueraient de vos râbles, dodus pendant les six mois de repos que vous donne le préfet de police. Eh bien! nos députés qui font tant de lois ne veulent pas qu'on vous accorde la plus petite trêve. Vous ne savez peut-être pas pourquoi ils s'acharnent contre vous? C'est que les marchands de gibier, qui font la traite de vous-mêmes, sont tous électeurs. Vous êtes victimes de la puissance électorale, et vous devez être immolés à l'espérance d'un vote à obtenir, pour être ensuite fricassés quand ce vote sera obtenu.

Le dernier lièvre européen, par
J.-J. Grandville.

Vous êtes malheureux, c'est vrai; mais nous autres, vrais chasseurs, nous le sommes autant que vous: que ferons-nous lorsque vous nous manquerez? Croyez-vous que le coeur ne me saigne pas en songeant que votre race peut s'éteindre? Si la guerre qu'on vous a déclarée continue avec le même acharnement, il est possible qu'un jour le dernier de vous ait cessé d'exister; pour savoir la longueur de vos oreilles, la couleur de votre poil, il faudra courir au cabinet d'histoire naturelle et regarder vos frères empaillés. Mais éloignons un si triste présage, espérons en la justice des hommes. Croissez et multipliez en attendant, et si vous ne voyez point l'aurore d'un si beau jour, vos fils en jouiront peut-être. Cette espérance est bien propre à flatter votre coeur paternel.
E. Blaze.