Visite de la Reine d'Angleterre au Roi Louis-Philippe.

(Voir pages 23 et 24.)

Une jeune femme à qui le hasard de la naissance (si toutefois la naissante est un hasard) a donné une des premières couronnes de l'Europe, a eu la fantaisie, par ce bienheureux temps de migrations aristocratiques, de venir mettre le pied sur la terre de France, terre bénie à laquelle nos pères ont fait une telle réputation de galanterie, de générosité, de bon goût, qu'il n'est pas de femme au monde qui, de loin, ne regarde avec envie notre capitale, nos modes, nos fêtes, nos plaisirs. Il n'est donc pas surprenant que la jeune reine d'Angleterre ait eu, comme toute femme, le désir de voir notre patrie, de voir de près ce peuple brave, ardent, original, enthousiaste. Heureusement pour elle, la constitution anglaise ne s'y opposait pas, et pourvu qu'elle fut escortée de deux ministres responsables, elle avait la liberté de sortir de son royaume et d'aller où rappellerait son caprice.

Vue du château d'Eu.

«Allons en France! s'est-elle écriée; allons tendre la main à cette éternelle rivale; allons saluer cette royauté bourgeoise, voir cette cour citoyenne; allons montrer à ce peuple, qui tant de fois a rugi contre nous, ce que la renommée veut bien accorder de grâces à notre personne, de douceur à notre royal visage, de splendeurs à notre majesté!» Et, ce disant, elle est partie, suivie d'une escadrille de bateaux à vapeur, suivie, avant tout, de son mari le prince-Albert, de lord Aberdeen, qui peut-être grommelait entre ses dents contre cette royale fantaisie, accompagnée de lady Canning, sa dame d'honneur, une des plus ravissantes figures que jamais le burin anglais ait idéalisées, et de quarante personnes environ. Le roi Louis-Philippe a fait aussitôt ses préparatifs de réception: il a fait construire des baraques, emménagé de nouveaux meubles, fait des provisions de bouche. Ce journal fort grave, assurément, a donné à ce jet des détails qui ont vivement ému tous les coeurs. Le roi a voulu, au dire de la famille enthousiaste, offrir à sa royale soeur six espèces de fromages, dont l'un égalait en dimension la roue d'un wagon. La maison Basset a fourni les comestibles; le porter en bouteilles vient de la maison Gilburg, etc. O puff! Protée aux mille formes, où ne te glisses-tu pas?

Canot du roi.

La reine est arrivée au château d'Eu; on a banqueté, fait un peu de musique, promené dans la forêt, on a goûté sous les arbres; puis, après quatre jours de cette vie enivrante, la reine Victoria s'en est allée comme elle était venue, désolée de ne pouvoir visiter Paris et Versailles, de ne pouvoir, en un mot, faire un voyage en France, car sa visite au château d'Eu ne mérite guère ce nom. Ses ministres se sont opposés à ce désir, malgré le mot qu'on prête à lord Aberdeen: «Nous laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette voie-là.» Il parait que le noble lord s'est ravisé. Soyez donc souveraine, après cela! ne pas pouvoir même venir à Paris quand on en meurt d'envie!