Un Anglais fort honorablement connu dans le monde artistique, mais dont nous tairons le nom pour nous conformer à son désir de modestie et d'incognito, adresse à l'un de nos collaborateurs le récit de ce qu'il a vu et éprouvé pendant ces quatre jours de gala royal. Cette description froide et calme, contraste assez avec tout ce qui a été écrit sur ce sujet pour que, nous l'espérons du moins, nos lecteurs la lisent avec intérêt. Nous sommes malheureusement obligés de supprimer les appréciations politiques, les observa lions piquantes où les deux gouvernements sont jugés avec esprit et impartialité. Voici cette lettre:
Monsieur et ami,
J'étais à Paris encore, attardé par quelques travaux assez importants, et me disposant à partir pour Bade avant la fin du mois d'août, quand tout à coup la presse parisienne retentit d'une grande nouvelle: La reine d'Angleterre va venir en France!
Ce fut d'abord, comme dit don Basilio, rumeur légère, successivement affirmée: et démentie; puis l'ombre prit corps, et vos politiques discouraient encore à perte de vue sur les avantages et les inconvénients de cette manifestation, que le yacht royal mouillait devant Tréport, et notre reine bien-aimée entrait, par un beau soleil couchant, dans la demeure de Louis-Philippe à Eu.
Moi, cependant, je n'avais pas perdu de temps. La rumeur n'était pas encore devenue bruit, et le bruit certitude, qui; déjà, pour une occasion aussi solennelle, j'avais laissé plume et pinceaux, toiles et livres, afin d'aller assister à ces fêtes, et saluer de loin, sur la terre de France, comme c'était mon devoir, cette jeune femme, ma souveraine, pour me servir d'une expression qui, plus d'une fois, dans mes bonnes réunions de cet hiver, vous a fait sourire presque de pitié.
Je partis le matin, et, grâce à votre tronçon du chemin de fer, j'étais le soir à Dieppe. J'y trouvai déjà les hôtels encombrés, les maisons particulières envahies par les curieux; des voitures, des pataches, des chaises de poste arrivaient de toutes parts. Les oisifs, les touristes, qui abondent dans cette saison, arrivaient là, attirés par le plaisir du voir, d'être asphyxiés dans la foule, écorchés par les aubergistes et les voituriers, et de pouvoir dire chez vous, dans quelques mois; «J'y étais, j'ai vu, etc.;» les Français adorent ça. Les nouvelles les plus contradictoires circulaient et étaient toujours accueillies par quelqu'un. J'ai rencontré un de mes malheureux compatriotes à qui on venait d'affirme que la reine Victoria venait d'arriver à Paris, à bord de son yacht; tous mes efforts pour le dissuader ont été inutiles; il a pris la diligence en se moquant de ma crédulité, et ne redoutant qu'une chose: c'était d'arriver trop tard à Paris.
Le 2 septembre enfin, la petite escadre anglaise à vapeur, précédée par le beau yacht royal Victoria-and-Albert, longeait les côtes de France, Cherbourg saluait la reine, à son passade, de cent-un coups de canon, et un prince français, l'amiral Joinville, allait au-devant d'elle et l'escortait, comme pour lut faire les honneurs de vos rives amies.
Le soir du même jour, la flottille mouillait devant le Tréport. Le loi Louis-Philippe était allé au-devant de sa royale visiteuse dans un magnifique canot fort élégamment décoré. Le roi monta à bord du yacht, fut reçu au haut de l'échelle par la reine; ils s'embrassèrent tous deux, conformément au cérémonial; et, quant au prince Albert, il lui donna nue simple poignée de main. Si c'est le cérémonial qui a prescrit cette différence, le cérémonial à tort; il me semble qu'il eut été plus décent que Louis-Philippe baisât la main de la reine et embrassât rondement son mari; qu'en dites-vous?
Ce fut à ce moment que la reine, apercevant M. Guizot, lui dit ces paroles, qu'un de vos grands journaux a si éloquemment paraphrasées: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici.» J'ai parlé de cette apostrophe, devenue célèbre aujourd'hui, à l'un de mes bons amis, W. B, enseigne à bord du yacht, et il m'en a expliqué la haute portée. Après le premier embrassement et les premiers mots échanges, la conversation languissait furieusement, comme vous vous l'imaginez, bien, et il n'appartenait à personne de la relever. La reine était visiblement embarrassée; déjà elle avait parlé du beau temps, du beau soleil, de la belle mer; une fois ces graves sujets épuisés, il fallait du génie pour en trouver d'autres, et elle creusait sa royale tête, quand elle aperçut M. Guizot, qu'elle se rappelait fort bien avoir vu ambassadeur de France à Londres, à une époque........
Et elle trouva fort à propos cette banalité, à laquelle on a prêté un sens si profond: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici». M. Guizot s'inclina et eut l'esprit de ne rien répliquer; sans cela, Dieu sait ce qui serait advenu.