Louis-Philippe offrit galamment son canot à la reine, qui l'accepta de bonne grâce; elle y était à peine descendue, que le yacht royal amenait notre pavillon, qu'il avait hissé au mat de misaine, et le pavillon anglais qui flottait à son grand mât; au même instant, le canot remplaçait le pavillon tricolore par le royal standard, et tout cela au bruit de salves d'artillerie, des hourra et des vivat des matelots.
Quelques minutes après, le canot abordait au rivage, où un débarcadère très-commode avait été installé; Louis-Philippe donnait la main à la reine Victoria, qui avait le pied beaucoup plus marin que le sien; et arrivée sur la jetée du Sud, la reine y était accueillie par la reine Marie-Amélie, la soeur du roi, les princesses, etc. Une batterie, placée sur l'un des tertres qui domine l'entrée du port, remplissait l'air de fumée et de bruit; la musique jouait notre air national, qui, pour la première fois, a retenti en France dans une circonstance officielle, notre God save the queen, aussi populaire encore à Londres que l'air de Vive Henri IV! le fut jadis chez vous. Cette scène présenta un coup d'oeil fort animé; je vous en envoie un croquis.
La jeune reine présenta à la famille royale son époux, le prince Albert, jeune homme d'une fort belle venue, beau garçon que j'avais vu tout enfant dans un de mes voyages en Allemagne, mais que j'aurais eu de la peine à reconnaître aujourd'hui, nature bonne, courageuse et dévouée: le fait seul des fonctions ingrates et difficiles qu'il remplit auprès de la reine subirait à le prouver.
Après cette première entrevue, le roi conduisit S. M. sous une tente que dominaient les deux pavillons nationaux mêlant leurs couleurs au souffle d'une légère brise. La tente était simplement mais élégamment décorée: sous les pieds un tapis, au-dessus des draperies de soie orange. Le choix de cette couleur m'a paru un galant calembour; la reine l'aura compris sans doute.
C'est là que des présentations ont eu lieu, et j'étais à quelque distance, mêlé parmi les curieux, que maintenait une haie de soldats, quand des paroles assez vives s'engagent derrière moi: «Je passerai!--Non, monsieur, vous ne passerez, pas.--Il faut que je passe, la reine m'attend!» A ces mots, je retourne la tête, espérant voir quelqu'un de mes plus nobles compatriotes, ou l'un de vos ministres attardés. Je me trompais, c'était un petit homme gros, court, avec un uniforme de lieutenant de la garde nationale: «Ah! monsieur, me dit-il en me voyant et de son plus pur accent normand; ah! monsieur, vous me laisserez bien passer, vous qui me connaissez!» Je regardai mieux alors l'individu qui venait de m'apostropher aussi directement, et je reconnus un aubergiste d'un village des environs, qui, la veille, m'avait fait payer dix francs un souper composé de trois oeufs et d'une bouteille de cidre, et cinq francs le droit du m'envelopper dans une vieille couverture et de me rouler par terre, en compagnie de trente personnes, dans une chambre ouverte aux quatre vents. J'aurais eu quelque peine, en effet, à le reconnaître sous ce travestissement, lui que j'avais vu la veille en sabots, en blouse, et exploitant parfaitement notre badauderie à tous. Je lui fis place, les soldats qui formaient la haie en firent, et il courut vers la tente, à peu près comme court un canard; mais, au moment où il y arrivait, la reine en sortait et montait dans une voiture attelée de huit chevaux caparaçonnés. Le roi, la reine d'Angleterre, la reine des Français et la reine des Belges étaient dans ce carrosse; les princes caracolaient aux portières, et huit voitures à six chevaux suivaient de près.
Le cortège, précédé, et suivi d'un escadron de cavalerie, se rendit lentement au château en suivant la route du Tréport et parcourut les grandes allées du parc. Des troupes formaient le carré dans la cour d'honneur. Des acclamations, aussi régulières et aussi bien nourries qu'un feu de peloton, accueillirent le cortège à son arrivée dans la cour d'honneur. La reine parut un instant sur le balcon pour remercier vos bataillons du geste et du sourire; puis elle fut conduite dans son appartement, elle s'y reposa, se para, et, à huit heures du soir, la cour se mettait à table. Jamais la reine n'avait mis à sa parure tant d'élégance et de bon goût. Elle devait être bien heureuse en ce moment de se sentir en France, elle qui avait si souvent rêvé de votre pays et des merveilles exagérées que l'on en raconte; mais, j'en suis sûr, ce n'est pas là seulement, c'est dans vos grandes réunions, dans un bal à la cour, ou à l'Hôtel-de-Ville, dans une loge d'Opéra, au balcon des Tuileries, en présence de votre population si vive, si facile à enthousiasmer, qu'elle eût voulu briller de tout l'éclat dont l'environnent sa jeunesse et le prestige de son rang.
Vous savez, combien me laissent froid les manifestations les plus bruyantes, les plus chaleureuses. J'ai été ému en voyant vos ouvriers combattant dans les rues de Paris le 28 juillet 1830; mais le lendemain, quand la victoire était assurée; quand, autour de moi, on chantait la Marseillaise, et quand on criait à tue-tête vive la Charte! tout cet enthousiasme m'attristait plutôt qu'il ne m'émouvait; et je disais à un des jeunes hommes qui depuis lors sont devenus vos hommes d'État: «La civilisation vient de faire un pas, on s'imagine qu'elle a atteint le but; à demain les désenchantements!» Et on raillait impitoyablement ce que vous appelez mon flegme britannique.....
Je ne vous ai pas dit avec quel acharnement on s'est disputé les places dans les voitures, dans les hôtelleries, dans les auberges. Ce que je vous ai dit de mon honnête aubergiste, transformé en officier de garde nationale, peut vous donner une idée de l'encombrement qui règne dans tous les environs du Tréport, et de la voracité des indigènes. Sans doute il n'y a pas foule par rapport à un jour de fête aux Champs-Elysées et aux boulevards, mais il y a foule, et foule immense par rapport à l'exiguïté des habitations.
Après que la reine eut quitté le Tréport, je me rendis à Eu, on j'avais trouvé la veille une mansarde que je partageais avec six de mes compatriotes. J'allais reprendre une petite valise qui, avec mon portefeuille de dessins, forme tout mon bagage, et me disposais à retourner au Tréport, bien sûr que W. B., le même qui m'a raconté la première entrevue, et l'embarras de la reine, et ses paroles à M. Guizot à bord du yacht royal, me donnerait l'hospitalité. Vous ne vous figurez pas quelle affreuse disette de logements et de vivres! J'ai vu des jeunes gens qui attendaient depuis trois heures leur tour de souper, et ce tour n'était pas près d'arriver; et ce souper, Dieu sait de quoi il devait se composer. Pendant que les uns maugréaient en attendant, d'autres sortaient de l'auberge en se plaignant d'avoir payé 15 fr. un poulet sur lequel on avait déjà dîné une fois. C'est dans ces circonstance que le Français est admirable de verve, d'esprit, de bonne humeur, de jovialité. Je voyais quelques-uns de mes compatriotes qui attendaient aussi; mais ils étaient sérieux, secs, muets, impassibles, tandis qu'autour d'eux brillaient, comme des étincelles, toutes ces milles facettes de l'esprit français. Que de plaisanteries plus ou moins mauvaises j'ai entendues ce soir-là! Vous savez que la maison du roi, cédant sa place à ses hôtes, avait retenu presque tous les logements habitables de la ville. «Pourquoi ne nous mettez-vous pas ici? disaient des étudiants en vacance au garçon de l'hôtellerie.--c'est retenu pour les gens du roi.--Et ici?--Retenu pour les gens du roi.» Er là, et partout, et toujours c'était la même réponse. «Ne vois-tu pas, dit l'un des jeunes gens, qu'ici tout est à eux, puisque tu y es toi-même.--A Eu, parfait!--Et heureusement que c'est à cause d'elle; si c'était pour un roi, Dieu garde! je sifflerais comme un sansonnet.»
Je ne puis vous dire combien de fois j'ai retrouvé ce sentiment dans la foule où je me suis trouvé. Il est difficile de prévoir quel accueil le peuple de Paris eût fait à un roi d'Angleterre; mais la reine y eut été reçue au moins avec convenance et urbanité.