J arrivai à bord un peu tard; les officiers s'entretenaient de la réception faite à la reine, et en étaient fort contents. Là, du moins, je trouvai bon souper, bon gîte, et c'était beaucoup déjà.

Le lendemain, j'étais à terre de bonne heure avec mes crayons, et je vous envoie quelques-uns de mes croquis.

Vous ne vous attendez, pas à ce que je vous répète le détails que les journaux ont reproduits sous tant de formes. Pendant ces quatre jours, ce furent des promenades, des concerts, quelques spectacles, mais point de fête officielle, point de divertissements populaires. La réception a été surtout intime plus que bruyante. Le dimanche, la reine entendit le service divin dans un oratoire disposé pour elle auprès de ses appartements. Un Te Deum fut chanté, dans l'église cathédrale d'Eu avec accompagnement de vingt-un coups de canon; je n'ai pas bien compris le sens de cette cérémonie religieuse; c'était trop ou trop peu.

Les chaudes et longues heures de l'après-midi ont été généralement consacrées à des promenades dans le parc, et dont le but était tantôt la ferme du roi, tantôt le plateau du mont d'Orléans, ou le rendez-vous de chasse de Sainte-Catherine; toujours les sites les plus ravissants. La foule des curieux s'y portait, comme vous pensez bien, et les méchantes places des plus méchants coucous se vendaient à des prix déraisonnables. Dans ces fêtes, vraies fêtes de famille, l'étiquette perdait ses droits, on riait de bon coeur, et la reine surtout a plus d'une fois montré ses blanches dents quand Louis-Philippe lui racontait tout bas quelque amusante chronique.

Le lundi soir, il y eut dans une galerie du château, dite galerie des Guises, un concert dont la direction, confiée à Auber, et l'exécution ont été sans reproches. Les choeurs d'Armide surtout ont excité une émotion générale, et, n'y eût-il d'autre mérite que la composition du concert, le choix des parties, qu'il faudrait encore en féliciter Auber. Mais la reine, qui s'y connaît, a été très-satisfaite et a témoigné plusieurs fois le plaisir qu'elle éprouvait.

Le soir de ce jour, en rentrant à bord, je vis trois vaisseaux anglais en panne devant la rade. L'amiral sir Ch. Rowley était descendu à terre sur l'invitation du roi, et devait, le lendemain, rentrer à bord et repartir.

W. B. me raconta une fête qui avait eu lieu en rade. Les commandants des bateaux à vapeur français avaient réuni dans un grand banquet, à bord du Pluton, les officiers de la marine anglaise; ils avaient bu et bien bu à la gloire et à la prospérité des deux pays, à leur union, à tous ces beaux rêves enfin que les gouvernements semblent chacun de leur côté prendre à tâche de réaliser..........

Canot de la reine d'Angleterre.

Le 6, pendant que le prince Albert le due d'Aumale se baignaient au Tréport, l'amiral de Joinville visitait le Cyclopus et quelques autres bateaux de l'escadre anglaise. J'ai fait un croquis du beau yacht Victoria-and-Albert et du canot de la reine, mais, sans la couleur, tout cela n'est qu'un squelette. Le soir, à quatre heures, sous les beaux arbres de la forêt, par un temps admirable, la cour faisait un repas champêtre, et, rentrée au château, elle riait aux larmes des bêtises d'Arnal dans l'Humoriste. Le choix du spectacle fait peu d'honneur au goût de mes compatriotes, je l'avoue; car je suppose que le roi a fait tout ce qu'il savait bien devoir leur être agréable. S'ils eussent goûté votre inimitable Molière, Louis-Philippe leur en aurait servi comme il leur a servi du porter et nos meilleurs fromages anglais. Tant pis pour eux, ma foi! J'estime fort Arnal, mais j'aime mieux le Misanthrope ou même Sganarelle.