Cette plaisanterie n'est malheureusement que trop vraie au fond. L'événement du Clerkenwell n'est pas un fait isolé, comme on le répète; il est déjà souvent arrivé que les fuites de gaz provenait! des conduites voisines ont pénétré à travers les pieds-droits des égouts, et même à travers les fondations des caves; et si la bonne ville de Paris n'était pas si oublieuse, elle pourrait se souvenir d'explosions semblables dont elle a été elle-même le théâtre. Nous devons le répéter, non pour effrayer sans motifs, mais pour appeler de nouveau l'attention sur les moyens faciles d'éviter un danger qui, pour être éloigné, n'en existe pas moins.
La plupart des Parisiens, heureux mortels qui jouissent de tout sans s'inquiéter de rien, se promènent à la clarté des becs du gaz et regardent couler les bornes-fontaines, sans savoir comment le gaz arrive dans les candélabres où il brûle, et l'eau dans les fontaines où elle coule. L'un et l'autre y parviennent, la plupart du temps, de fort loin, à travers de longs tuyaux qui s'enfoncent, circulent et se croisent de mille manières sous le sol des rues, et dont le tissu ingénieux ne représente pas mal les veines et les artères circulant sous l'épiderme. Le nombre en est même peu croyable, et il est tel point du faubourg Saint-Honoré où, sous le pavé de la chaussée, d'un trottoir à l'autre, on compte jusqu'à sept conduites cheminant côte à côte et ce croisant par intervalles; mais ces conduites, sans cesse; ébranlées par le tassement des terres, par le roulement des pesantes voitures, s'usent promptement, et se rompent souvent. Alors, gare l'inondation, si c'est une veine d'eau; et si c'est une veine de gaz, l'odorat du passant qui franchit ce pavé perfide l'avertit bien vite qu'il faut presser le pas, et que la présence de l'ouvrier est nécessaire.
La boue, inévitablement causée par la réparation, et quelquefois l'inondation des caves voisines, sont les seuls inconvénient qu'entraîne la rupture d'une conduite d'eau; mais celle d'un tuyau de gaz est beaucoup plus grave: il peut toujours en résulter des accidents semblables à celui de Clerkenwell.
Je me souviens que, rentrant chez moi par une belle nuit d'hiver, il y a trois ou quatre ans, et suivant le faubourg Saint-Honoré, je vis de loin une immense gerbe de feu qui s'élançait du pavé, précisément au milieu de la chaussée. Je m'arrêtai fort surpris de cette sorte de prodige, et je vis que cette flamme gigantesque sortait en bruissant d'un égout alors en construction dans la rue. Les gardiens des travaux ayant senti le gaz sortir du regard, avaient jugé plaisant de l'allumer. Moi, je jugeai prudent de presser le pas. Deux jours après, ils s'amusèrent à recommencer. Cette fois, le gaz fut moins patient: une effroyable détonation s'ensuivit; le tampon de l'égout placé un peu plus loin, vers l'Elysée-Bourbon, fut arraché et lancé à une vingtaine de pieds. Toutes les vitres des maisons voisines furent brisées.
Un autre accident plus déplorable arriva dans un égout sur un autre point de Paris. Une des compagnies d'éclairage au gaz avait obtenu de l'administration municipale, à titre d'essai, l'autorisation de poser une conduite en cuivre dans l'égout-galerie des Martyrs. Cette conduite s'étant oxydée, il en résulta une fuite qui remplit l'égout, et asphyxia ou brûla quatre ou cinq malheureux ouvriers qui avaient eu le courage de descendre dans ce tombeau pour la réparer.
Un malheur semblable arriva rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. Un tuyau s'étant rompu, le gaz s'introduisit, à travers les murs et les fondations, jusque dans un rez-de-chaussée dont le plancher était en contre-bas du sol de la rue. Deux malheureuses femmes qui s'y trouvaient furent asphyxiées et périrent sans qu'on pût leur porter secours.--Il y a quelques jours, on vient d'annoncer qu'un accident pareil était arrivé dans une des casernes de Paris. Plusieurs soldats asphyxiés n'ont pu être que difficilement rappelés à la vie.
Aussi, l'attention de l'administration et des hommes compétents s'est-elle depuis longtemps portée sur cet objet; c'est dans la crainte de ce danger, dont l'événement de l'égout des Martyrs avait déjà révélé toute la gravité, que l'administration municipale parisienne a résisté aux sollicitations peu réfléchies qui l'exhortaient à placer dans les égouts, ou dans des galeries voûtées, les conduites dont la présence sous le sol de la chaussée est une cause permanente de dépavage et de remaniements. C'est aussi ce qui proscrit à jamais l'emploi, sur de grandes surfaces, de tous les pavages adhérents imperméables, tels que les pavages bitumes ou en bois et fondés sur béton, dont on a tenté jusqu'ici des essais partiels, et qui, en empêchant les fuites de se révéler à la surface, rendraient inévitables les accidents souterrains.
Toutefois, nous devons indiquer ici un système qui a été proposé il y a quelques années, et dont l'emploi préviendrait entièrement les malheurs dont nous avons été témoins. Ce système, fort simple et d'une exécution peu dispendieuse, consisterait dans l'isolement complet de la conduite, dont les fuites seraient immédiatement transmises à la superficie du sol, même au travers d'un pavage adhérent imperméable. La figure ci-jointe, qui représente la coupe d'une chaussée sous laquelle passe une conduite posée selon ce système, en donnera facilement une idée.
La conduite A serait placée au milieu d'une couche de sable B, dont le diamètre serait au moins double du sien. Cette couche de sable serait revêtue d'une chape bitumée C, ou maçonnée en chaux hydraulique, qui l'envelopperait de toutes parts, et formerait ainsi comme une seconde conduite enfermant la première. De distance en distance, la couche de sable serait traversée dans tout son diamètre par des cloisons bitumées ou maçonnées D D, reposant sur la conduite; et au droit de chaque cloison un petit évent en fonte E viendrait affleurer le pavé.