Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcés de revenir à Paris, tâchez surtout de ne pas y rentrer par la barrière de la Villette. Quoi! c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voilà les beautés par où tu veux me rappeler à toi et me faire oublier les belles collines, et les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela est horrible; mais c'est à vous donner l'envie de faire reculer les chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop.

Certes, Paris, vu du côté de la Villette, ne ressemble pas à ces adroites fiancées qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le jour de la première entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal pavées et malpropres, de noires murailles souillées d'affiches en lambeaux et d'images cyniques, des maisons lézardées et pantelantes, des cabarets, des bouges ignobles.

C'est ici le séjour des Grâces!

Les étrangers qui viennent pour la première fois à Paris, et que Paris reçoit par cette entrée fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la désagréable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont peine à s'en remettre, et voient toujours Paris à travers le très-laid kaléidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elysées, les Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les obliger à voir par d'autres yeux.

La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la laideur: c'était la barrière de Charenton. La Grande-Pinte et la Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais maintenant tout est dit: la Villette est seule maîtresse du champ de bataille: l'étranger que la poste ou la messagerie royale introduit à Paris de ce côté est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrière de Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route élégante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur d'une avenue agréable et d'une entrée solennelle. Dès le premier pas, un vaste panorama se déroule devant lui, annonçant la grande ville. D'abord, c'est le fleuve encadré dans ses deux rives, dont l'oeil suit le cours à travers les ponts qui le recouvrent, et les mille bâtiments légers qui voguent à sa surface; et voici Bercy aux blanches façades et aux riches échoppes. Peu à peu Paris se fait voir et montre ses monuments un à un au regard élevé; Sainte-Geneviève, le Panthon, le Val-de-Grâce, et au fond, la Cité avec sa vieille: et sainte cathédrale, tandis qu'en passant vous avez jeté un coup d'oeil d'admiration sur le Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face à face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route.

Tout en vous contant ceci, j'ai quitté La Villette, descendu la rue du Faubourg-Poissonnière, traversé le boulevard et gagné la rue Montmartre. Les chevaux humides s'arrêtent dans la cour des grandes messageries, et je saute tout poudreux sur le pavé de Paris.--C'est un spectacle à la fois plaisant et lamentable que le débarquement d'une diligence. D'où arrivent ces gens-là, Dieu? d'où sortent ces teints blafards, ces yeux bouffis, ces cravates en désordre, ces têtes mal peignées, ces chaussures maculées, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers, ces chapeaux éborgnés. et ces mines livides? Avons-nous affaire à des vagabonds pris en flagrant délit, ou à des bandits qui viennent de commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de très-honnêtes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs. Voilà l'état où vous mettent les voyages d'agrément! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-là d'un torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne à passer seulement vingt-quatre heures en diligence!

Le forçat dont on brise la chaîne, un chef d'opposition qui renverse un ministère, deux époux mal assortis qui obtiennent un arrêt de divorce, sont moins légers, moins allègres, moins heureux qu'un pauvre diable enfermé dans la diligence quand s'ouvre la portière, et qu'il entend ces mots trois fois bénis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes arrivés; au bureau, messieurs, au bureau!

Félicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inouïe: de passer trente-six heures, nuit et jour, serré dans un étau qui se composait, d'une part, d'un énorme abbé tout barbouillé de tabac, lequel venait de prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, à peu près de la légèreté de mademoiselle Georges. La péronnelle retournait à Paris tout d'une masse, après avoir donné des représentations à Valenciennes, où elle s'était parée librement du titre de prima donna de l'Académie royale de Musique.

Vous savez ce que c'est qu'un abbé; peut-être connaissez-vous moins particulièrement la dame de choeurs, et je vais vous instruire.

La dame de choeurs appartient à cette espèce dramatique qui a pour domaine le fond du théâtre; elle se tient respectueusement derrière le ténor ou la basse, le contralto ou le soprano en crédit, et n'approche jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces, de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les fêtes, de toutes les batailles et de tous les triomphes.