De Paris à Spa.
1er octobre 1843
Mon cher Directeur,
Il y a deux ans, jour pour jour, je cherchais à Anvers une voiture qui pût me conduire à Rotterdam, car le bateau à vapeur venait d'y emporter mon bagage, sans ma permission, lorsque, tout à coup, au détour d'une rue, je heurtai violemment un gros homme marchant d'un pas rapide, et si préoccupé qu'il ne m'avait pas aperçu. Le choc fut terrible. Nous chancelâmes d'abord tous les deux; puis, après avoir oscillé plusieurs fois sur nos talons, nous parvînmes à reprendre notre équilibre. Nous nous regardâmes alors; mais un cri de joie et de surprise s'échappa au même instant de la bouche de mon adversaire, qui était un des plus gros feuilletonistes de Paris (je ne parle ici que de la corpulence).
--Vous à Anvers, mon cher! s'écria-t-il en s'adressant à mon compagnon de voyage.
--Heureux de vous y rencontrer, répliqua celui-ci, avec une politesse calme et distinguée. Mais que vous est-il arrivé? ajouta-t-il aussitôt d'un ton plus amical, dès qu'il eut jeté un regard sur son confrère.
En effet ce feuilleton parisien, que je ne nommerai pas, avait, au moment de notre rencontre, une physionomie si extraordinaire, qu'il était impossible de la contempler sans trouble et sans émotion. Une sueur abondante couvrait son front et ses joues, un tremblement convulsif agitait ses bras et ses jambes, et ses petits yeux perçants exprimaient tout à la fois le mépris, l'indignation et la colère.
--Jamais vous ne pourrez le croire, répondit-il avec un accent amer et railleur.
--Quoi? lui demanda mon ami.
--C'est une chose si étrange que vous refuserez d'y ajouter foi.