Cette année, les peintres sont restés en loge du 1er juin au 26 août; les sculpteurs, du 15 juin au 11 septembre; les architectes, du 9 mai au 16 septembre; les graveurs, du 12 avril au 11 septembre. Cent cinquante, peintres s'étaient présentés au concours d'esquisse, dont le sujet était Ulysse reconnu par sa nourrice Eurydice. Vingt d'entre eux ont été choisis pour peindre une figure d'après nature, en quatre jours, en travaillant sept heures par jour. Les dix concurrents sortis victorieux de cette dernière épreuve ont été MM. Damery, élève de Delaroche; Debedeucq, élève de Coignet; Picou, Jobbé-Duval, élèves de Delaroche; Bénouville, élève de Picot; Hillemaker, élève de Coignet; Villaine, Charles Jalabert, élèves de Delaroche; Duveau, élève de Coignet; et Cambard, élève de Signol. Leurs productions ont été soumises à l'appréciation du public les 27, 28 et 29 septembre, et l'Académie, dans sa séance du samedi 30, a décerné le premier grand prix à M. Eugène-Jean Damery, de Paris, âgé de vingt ans; le premier second grand prix à M. François-Léon Bénouville, de Paris, âgé de vingt-deux ans et demi; et le deuxième second grand prix à M. Henri-Augustin Gambard, de Sceaux (Seine), âgé de vingt-quatre ans.

Selon l'usage immémorial et presque sans exception, on avait extrait le sujet du concours de la mythologie païenne. La peste afflige la ville de Thèbes; l'oracle déclare que les Thébains sont punis de n'avoir pas vengé la mort de leur roi Laïus. Oedipe, apprenant qu'il est involontairement parricide et incestueux, s'arrache les yeux et se condamne à l'exil. Ses fils le chassent de son palais; il quitte Thèbes, maudit par les citoyens et soutenu par sa fille Antigone.

Ce programme était indiqué comme tiré de la tragédie d'Oedipe roi, de Sophocle. Nous avons sous les yeux une édition grecque avec le mot-à-mot latin (Cambridge, 1673, in-8°), et nous pouvons affirmer que [Grec: Oidipios torannos] ne renferme rien de semblable. Les Théhains, loin de maudire Oedipe, lui témoignent constamment la plus vive sympathie; Antigone et sa soeur Ismène sont représentées comme deux enfants dont le bas âge excite l'intérêt, et les fils d'Oedipe ne figurent même pas au nombre des personnages de la pièce. On doit donc considérer ce sujet comme imaginé par MM. les membres de la section de sculpture, et nous ne nous en plaindrions pas s'il n'avait l'inconvénient de nous étaler de hideux spectacles, un vieillard qui s'est crevé les veux, des pestiférés, du sang et des plaies répugnantes.

Le tableau de M. Damery est sagement composé, sagement exécuté, mais sans hardiesse et sans vigueur. L'incorrection de la perspective rapproche trop les figures des monuments; la tête de l'Oedipe n'est pas assez grosse pour le corps; cette peinture a toutefois des parties bien traitées, comme la tête d'un Thébain placé derrière Oedipe, et le groupe qui occupe la gauche.

Il y a des tableaux qui, reproduits par la gravure, excitent une juste admiration, mais dont le coloris défigure l'original. Tel est l'Oedipe de M. Bénouville. L'ensemble a de l'harmonie, le dessin de la pureté, la perspective de la justesse; les têtes et les attitudes ont cette dignité calme dont Poussin fournit les modèles; mais pourquoi avoir donné aux chairs, aux draperies, aux monuments, des tons chocolat, bronze, vert-pomme, ou des teintes qui n'ont de nom dans aucune langue?

La manière de M. Gambard rappelle, exactement celle de M. Signol, son maître, du moins par le coloris. La composition, exécutée en hauteur, est simple et harmonieuse, mais déparée par un défaut essentiel. Antigone a les épaules carrées, les membres solides, la taille majestueuse; Oedipe, au contraire, rabougri, chétif, est péniblement remorqué par sa robuste compagne.

De même que les peintres, les sculpteurs ont eu à traiter un sujet grec pour le concours d'essai, les Adieux d'Hector à Andromaque; un second sujet grec pour le concours définitif, la Mort d'Épaminondas. Les huit élèves admis en loge ont été MM. Moreau, Thomas, Maréchal, élèves de MM. Ramey et Dumont: Lequesne, élève de M. Pradier: Lavigne, élève de MM. Ramey et Dumont; Maillet, élève de M. Fouchères; Leharivel, élève de MM, Ramey et Dumont; Guillaume, élève de M. Pradier. On a pu voir, les 13, 14 et 15 septembre, les huit bas-reliefs exposés au rez-de-chaussée du palais des Beaux-Arts; et, le 16, ont été proclamés les noms de MM. René-Ambroise Maréchal, de Paris, âgé de vingt-cinq ans et demi; Eugène Lequesne, de Paris, âgé de vingt-huit ans et demi; et Hubert Lavigne, de Cons-la-Grand-Ville (Moselle), âgé de vingt-cinq ans.

Le bas-relief de M. Maréchal est bien conçu. Un soldat présente à Épaminondas son bouclier; un autre, arrivant tout haletant du combat, lui tend une branche de laurier en signe de victoire. Les chairs sont étudiées avec soin, et les draperies, un peu épinglées, attestent dans l'artiste la science de l'ajustement. La figure du vieux guerrier, qu'on voit à l'extrémité droite appuyé sur son javelot, est une excellente académie. La tête de d'Épaminondas exprime à la fois les souffrances physiques et la joie morale; mais la position du trait fatal dans le corps du mourant présente une grave invraisemblance. D'après les détails que Xénophon, Pausanias, Diodore de Sicile, Plutarque et Cornélius Nepos nous ont transmis sur la mort d'Épaminondas, il fut rapporté dans sa tente et eut le temps, avant d'expirer, d'apprendre, des nouvelles du combat. Le fer de lance, comme l'a placé M. Maréchal, traverse le grand dentelé, le diaphragme, et pénètre dans le poumon gauche; or, avec une pareille blessure, il nous paraît difficile de soutenir la moindre conversation.

Le travail de M. Lequesne n'a point paru à l'exposition générale des grands prix. Une affiche annonçait qu'en vertu d'une décision prise par l'Académie dans la séance du 27 septembre 1843, le bas-relief était exclu de l'exposition, «parce qu'il y avait été fait, après le jugement, et avant le moulage, des retouches et des changements considérables.» Ces changements considérables se réduisaient à la correction d'une tête de profil visible à peine sur le dernier plan, et d'un casque jeté à terre aux pieds du personnage principal. Il est fâcheux qu'on ait invoqué ce prétexte contre M. Lequesne, dont la composition se recommandait par le mouvement et la vigueur.

Dans le bas-relief de M. Lavigne, Épaminondas, levant la main gauche, remercie les dieux du triomphe de sa patrie; de l'autre main, il arrache le fer de sa plaie. Un soldat posant la main sur le coeur du mourant fait signe au médecin que la mort est prochaine. A l'extrémité droite, est un autre soldat nu qui pleure la perte de son général. Les figures de M. Lavigne sont heureusement groupées, et les parties nues d'un modelé satisfaisant.