Dès la première répétition, on lui retrancha son picotin d'avoine; à la seconde, on supprima la botte de foin; à la troisième, il ne déjeuna qu'avec un peu de paille et ne soupa point; à la cinquième, son palefrenier lui imposa un jeûne complet, et, pendant huit jours, continua avec acharnement ce dernier système de restauration. Tout alla bien d'abord: le cheval dodu disparut peu à peu, et fit place à tout ce qu'on peut imaginer de plus Rossinante; on comptait ses côtes une à une; le dos s'était dentelé comme une selle. Quel succès! le Cirque était ravi, et déjà il annonçait que don Quichotte lui-même n'avait pas possédé un Rossinante pareil; malheureusement, on trouva le lendemain la pauvre bête morte d'inanition: elle avait trop consciencieusement étudié son rôle.
Non, encore un coup, on ne nous fera pas croire que le Cirque ait eu besoin de recourir à cet assassinat pour faire un Rossinante, dans un pays comme celui-ci, qui a des chevaux de fiacre, le jockey-club et les haras de Viroflay.
Histoire de la Semaine.
On a dit que les peuples heureux étaient ceux dont l'histoire était ennuyeuse. Le monde entier, si cette maxime était vraie dans toutes ses acceptions et dans toutes ses conséquences, aurait été cette semaine au comble du bonheur, car nous croyons bien difficile d'intéresser le lecteur en racontant les événements qui l'ont marquée.--En Espagne, même situation: des partis armés, se tenant réciproquement en échec; des luttes électorales donnant sur certains points l'avantage aux mécontents; sur d'autres, peut-être en plus grand nombre, au ministère et au parti de Narvaez. Voilà la position qu'éclaircira peut-être un peu la réunion des cortès, fixée au 15 de ce mois.--C'est le même jour que se réunira à Athènes l'assemblée nationale, par suite du mouvement survenu dans la nuit du 14 au 15 septembre, pendant laquelle le peuple s'est rendu sous les fenêtres du roi Othon et lui a dit: «Sire, si vous ne dormez pas, donnez-nous donc une de ces constitutions que vous promettez si bien,» Le 15 on se mettra à l'oeuvre.--Ajoutons, pour en finir avec cette date, que le 15 aussi commencera la session du conseil-général de la Seine, à laquelle la polémique récente au sujet de certaines parties de la fortification de Paris, peut faire prêter une attention que cette réunion annuelle n'obtient pas toujours.--Le ministère anglais vient de prendre le parti d'interdire les Meetings d'Irlande. L'influence d'O'Connell a su prévenir toute résistance, toute rébellion contre la proclamation du cabinet de Saint-James, qui avait réuni de nombreuses forces militaires. La conduite habile du tribun irlandais, en évitant un conflit violent, semble avoir fait éprouver quelque mécompte aux auteurs de cette mesure, car les journaux ministériels de Londres lui prodiguent, à cette occasion, les reproches de couardise et de lâcheté.--Après l'Irlande et le pays de Galles, voici l'Écosse qui donne aussi des inquiétudes à l'Angleterre. Les membres de l'Église libre n'ayant point encore de temples ouverts pour leur communion, et fatigués d'attendre la décision de l'assemblée des chefs, se sont portés à des violences, dans plusieurs parties de l'Écosse, contre les personnes et les temples de l'ancienne Église. Un soulèvement a eu lieu à Rosolio. Les perturbateurs, hommes et femmes, ont entouré l'église et sonné la cloche avec violence. Les autorités étant survenues, elles ont été reçues par des hurlements et par une grêle de pierres. L'agitation est arrivée à un point que force a été d'envoyer chercher des troupes à Cromarty. Les soldats ont été contraints de se servir de leurs armes, et bientôt de se retirer avec les autorités, de peur de plus grands malheurs. Une femme seulement avait pu être arrêtée. Roskeen, Kiltearn, avaient été le théâtre de scènes semblables.--La Gazette Générale de Prusse et la Gazette d'Augsbourg annoncent que, le 19 septembre, on a tiré sur la voiture de l'empereur Nicolas, à Posen, dans un des faubourgs. La Gazette de Prusse ne parle que d'un coup de feu, et paraît douter s'il y a eu intention ou inadvertance. La Gazette d'Augsbourg, plus formelle, dit qu'il y a eu plusieurs coups de feu, qu'ils ont été tirés dans la direction de la place occupée d'ordinaire par l'empereur, qui se trouvait avoir, à l'insu des conspirateurs, devancé sa suite de huit heures. L'aide-de-camp de Nicolas, qui était assis à sa place, aurait, suivant ce dernier journal, été atteint par les balles, et blessé. La Gazette Universelle Allemande réduit, au contraire, le fait aux plus minimes proportions. Le coup de feu, d'après sa version, serait parti par l'inadvertance d'un domestique assis derrière la voiture et ayant un fusil à côté de lui. La crainte d'être réprimandé l'aurait porté à dire qu'on avait fait feu sur la voiture, et qu'il avait aperçu de loin l'auteur de l'attentat prenant la fuite. Nous avons rapporté tous les dires: que d'autres prononcent.
Un traité de commerce et de navigation a été conclu entre la France et la Sardaigne. Cet État, qui avait déjà fait subir, il y a un an, des réductions considérables à presque tous les articles de son tarif des douanes, réduit encore, par ce traité, les droits sur les eaux-de-vie, les vins, les objets de mode et les porcelaines venant de France; en échange, nous supprimons pour le pavillon sarde, et à charge de réciprocité, les surtaxes de navigation qui sont, chez nous, de 4 fr. 12 cent. par tonneau, et en Sardaigne de 1 fr. 30 cent. seulement; et, de plus, nous diminuons les droits sur le riz, sur la céruse, sur les oranges de Nice et autres fruits de table, et aussi sur le bétail du Piémont. Un article, dont on a fait ressortir l'intérêt et l'importance, assure à nos auteurs, sur leurs ouvrages, les mêmes droits dans les États sardes qu'en France. De plus, les frontières du Piémont, au travers duquel transitaient toutes les contrefaçons belges qui étaient expédiées en Italie, demeureront fermées aux ballots de Bruxelles.--On ne dit pas que notre ministère ait amené le roi Léopold à reconnaître également les droits de nos auteurs. Mais ce à quoi le souverain n'a encore consenti pour aucun de nos producteurs littéraires, les évêques de ce pays viennent de le faire pour le plus grand nombre. Une récente instruction pastorale, publiée par ces prélats, défend, sous peine de péché mortel, d'imprimer, de vendre, de colporter, de distribuer ou de donner tous livres, journaux, revues, feuilles périodiques contraires à la foi ou aux moeurs, sous quelque dénomination et format que ce suit; elle défend également d'acheter ces ouvrages, de les accepter, lire, conserver, prôner ou conseiller. Ces messieurs peuvent maintenant dormir bien tranquilles, ou tout au moins l'enfer les vengerait de leurs contrefacteurs s'il s'en pouvait trouver encore.--La Chine tient de ratifier le traité de commerce avec l'Angleterre, en stipulant qu'il serait commun à toutes les autres puissances barbares. Le maximum des droits fixés par le tarif annexé au traité ne s'élève pas, dit-on, au-dessus de 10 pour 100 ad valorem, et il sera seulement de 5 pour 1000 pour tous les objets non portés au tarif. Si, comme cela est probable, les Chinois ont stipulé la réciprocité, les chinoiseries pourront abonder sur le marché de Paris. C'est à notre mission de Chine à prendre les mesures nécessaires pour que nos articles trouvent de leur côté un large débouché dans le Céleste Empire. La question de l'opium a été ajournée. En attendant, notre consul général à Manille, M. le comte de Ratti-Menton, qui avait déjà su, à Damas, se compromettre par la forme dans une circonstance où il pouvait avoir raison au fond, semble vouloir ruiner par avance l'influence que la France doit chercher à conquérir dans ces contrées nouvellement ouvertes. Il a engagé contre un agent français fort capable, dit-on, M. Dubois de Jancigny, chargé d'une mission spéciale par le ministère des affaire étrangères et du commerce une polémique que rien ne nécessitait, dont le ton est inqualifiable, et dont l'effet ne saura probablement être trop déploré.
M. le ministre de la marine a reçu et publié le rapport du capitaine Bouet, gouverneur du Sénégal, sur l'expédition vigoureuse que cet officier a dirigée contre le pays de Fonta, situé sur les bords du fleuve. Dans l'engagement qui a eu lieu, et à la suite duquel le village de Cascas a été pris par nous et livré aux flammes, les insurgés ont perdu quarante des leurs et ont compté un pareil nombre de blessés. Notre perte a été nulle; quelques sous officiers et cavaliers d'un peloton de spahis sénégalais, qui s'est particulièrement distingué, ont été blessés. Le gouverneur a la confiance que cette expédition garantira pour longtemps la paix sur les deux rives du fleuve et la sûreté de notre commerce, par l'opinion qu'elle a donnée à tous les peuples indigènes, noirs ou maures, des moyens d'action dont nous pouvons disposer.--M. le ministre de la guerre a, de son côté, publié des rapports nouveaux de notre armée d'Afrique. Ce sont encore des récits de rencontres avec Abd-el-Kader et ses lieutenants, dans lesquelles nos braves soldats font preuve d'une ardeur qui ne se ralentit pas, et qui amèneront prochainement, il faut l'espérer, la fin ou du moins une longue interruption des hostilités.
Les nouvelles de désastres ont abondé. Le navire qui a apporté le récit détaillé de la perte, sur les rôles d'Afrique, du bateau à vapeur anglais faisant le service de l'Inde, mentionnée la semaine dernière, a fait connaître qu'outre ce bateau-poste (le Memnon), on avait également à déplorer la perte d'un autre bâtiment anglais, le Capitaine-Cook, parti d'Angleterre avec 700 tonneaux de charbon qu'il portait aux stations de la mer Rouge.--A Constantinople, une tempête a plus ou moins maltraité tous les bâtiments en rade. On porte de 60 à 80 le nombre des personnes qui ont péri.--Des nouvelles de Java annoncent que, par suite d'un tremblement de terre dont les secousses ont duré neuf minutes, des maisons se sont écroulées et ont enseveli leurs habitants sous les décombres; une partie du mont Horeffa s'est éboulée dans la vallée et a écrasé les bâtiments du gouvernement, à l'exception de la demeure du commandant; un grand établissement particulier, le Mego, a été emporté par une vague énorme, et beaucoup de monde y a perdu la vie. Le même flot a enlevé, près du mont Sie-Tolie, situé à une lieue plus au nord, des bateaux indiens avec tant de violence, hors de la rivière, que ces bâtiments, parmi lesquels était une croisière du gouvernement, ont été lancés sur le rivage à cent et à cent soixante pas de leur mouillage.--Un effroyable Incendie a éclaté le 26 août, à une heure de l'après-midi, à Kingstown (Jamaïque); force a été, pour circonscrire le ravage, de faire venir un détachement d'artillerie avec un obusier de 12 pour canonner les maisons qui allaient fournir un nouvel aliment aux flammes. Ce moyen réussit: le 27, on fut maître du feu. Quatre cents maisons ont été détruites. On évalue la perte à plus de douze millions de francs. Dans cet immense désastre, on n'a eu à déplorer que la mort d'un seul habitant, tué par un des boulets lancés pour arrêter l'incendie.
Une humanité bienfaisante viendra, espérons-le, en aide à tant de malheurs. La France, dans une circonstance où le mal était bien autrement irréparable, le désastre de la Guadeloupe, a noblement montré ce qu'elle savait faire pour ses enfants malheureux. Cette semaine encore le Courrier de la Moselle nous apprenait qu'un homme de bien, qui fait de sa fortune le plus louable, le plus digne usage, auquel les établissements de bienfaisance de Metz doivent leurs plus importantes fondations, et qui a donné 140,000 francs pour concourir à l'oeuvre de la colonie agricole de Mettray, M. le comte Léon d'Ourches venait d'envoyer de nouveau 60,000 fr. pour les malheureux de la Pointe-à-Pitre. Le Courrier de la Moselle dit que c'est là un don presque royal.--La semaine est aux riches souscriptions: sir Hébert Peel vient de remettre un mandat de 4000 livres sterling (100,000 fr.) aux commissions ecclésiastiques chargées de recueillir les offrandes pour la construction des églises. Dans la lettre qui accompagne ce don magnifique, sir Hubert dit que c'est une dette qu'il acquitte envers celui qui a bien voulu que l'industrie lui valût une fortune considérable.--Enfin, l'empereur d'Autriche, de son côté, s'est associé à l'idée conçue par le roi de Bavière de fonder, parmi les membres de la Confédération germanique, une association pour l'achèvement de l'admirable cathédrale de Cologne. Il s'est engagé à contribuer annuellement pour la somme de 40,000 florins (100,000 fr.).
Jamais on n'a semblé plus tenir aux quartiers et aux ancêtres qu'aujourd'hui. Nous lisons dans les annonces de certaines feuilles un Avis par lequel les maisons ducales et les familles nobles sont invitées à transmettre, sans retard, les corrections et additions qu'elles jugeront convenables aux éditeurs d'un Annuaire de la noblesse de France pour 1844. Les journaux officiels annoncent, d'un autre côté, que M. le ministre du commerce et de l'agriculture vient de faire dresser le Stud-Book français, ou catalogue de tous les chevaux pur sang de la France, avec leur généalogie, et qu'il fait préparer également un Herd-Book, ou liste et généalogie des taureaux et des vaches pur sang.