Le début de deux artistes nouveaux, dans les deux rôles d'Ashlon et d'Edgar ajoutait, cette année, un intérêt tout particulier à la reprise de Lucia di Lammermoor.
Ce sont MM. Ronconi et Salvi qui ont pris la place de MM. Tamburini et Mario.
Non que Mario nous ait quittés: à Dieu ne plaise! Où retrouverions-nous cette voix si pure et si fraîche, et dont le timbre est si flatteur que Mario, débutant après Rubini, et dans les rôles de Rubini, n'a pas vu son succès contesté un seul instant? Mario est aujourd'hui l'une des plus solides colonnes de ce temple élevé, sur la place Ventadour, à la muse de la mélodie et de l'harmonie vocales. Mais enfin, pour soutenir l'arceau d'une voûte, une seule colonne ne suffit pas: il en faut deux parallèles, et M. Salvi sera la seconde.
Quant à M. Ronconi, c'est en effet pour remplacer M. Tamburini qu'il est venu. En ce moment même, M. Tamburini doit être en Russie, avec Rubini et madame Viardot-Garcia. Souhaitons à ces artistes éminents tout le succès qu'ils méritent, mais n'ayons pas la fatuité de les plaindre. Autant vaudrait plaindre les hirondelles, lorsqu'elles entreprennent, au mois d'octobre, leur lointaine pérégrination. L'artiste est un oiseau voyageur: le nord, le midi, l'est et l'ouest lui appartiennent également et au même titre; les limites qui séparent les divers états de l'Europe n'opposent aucun obstacle à son vol; la marchandise qui fait la base de ses opérations commerciales brave toutes les douanes de l'univers, et n'est considérée nulle part comme marchandise prohibée. Partout où l'artiste peut se faire écouter, il est chez lui: partout où on l'applaudit il est heureux.
Quelques feuilletons cependant ont paru méconnaître ces vérités. Ils se sont attendris sur le triste sort de ces artistes que nous avions l'an dernier, et que nous aurons peut-être de nouveau l'an prochain.--Malheureux Tamburini! Infortunée Pauline! quitter le peuple le plus spirituel de la terre pour les barbares du Nord! Au lieu de ces aimables Parisiens à larges paletots et à longues barbes, ne plus avoir pour auditeurs que de roides Moscovites, étranglés dans l'uniforme, et rasés selon l'ordonnance!
En effet, voilà un grand malheur. J'aime à croire pourtant que ces infortunés n'en eussent pas pris leur parti aussi facilement ni aussi vite, s'ils n'y avaient entrevu la chance de quelques consolations. Qui sait? La caisse de l'empereur Nicolas est peut-être aussi bien garnie que celle de M. Vatel, et s'ouvre plus facilement.
Allez sans inquiétude, artistes charmants, et ne craignez pas qu'on vous oublie. Nos pensées et nos voeux vous accompagnent. Nous applaudirons d'ici à vos succès de là-bas, et quand vous nous reviendrez, renouvelés et peut-être grandis par l'absence, vous nous retrouverez tout prêts à ôter, pour vous saluer, nos mains des poches de côté de nos paletots, et même à quitter un moment nos cigares pour crier bravo! et brava!
Et, en attendant ce beau jour, sachons jouir de Salvi et de Ronconi en toute sûreté de conscience.
Il ne faut pas attendre de M. Salvi des grands cris ni du bruit hors de saison, ni peut être beaucoup de vigueur la même où elle serait à sa place. C'est une voix très-bien posée, qui s'émet facilement, et dont le timbre doux et un peu velouté a un grand charme dans le piano; mais elle n'est pas assez, énergique, assez éclatante pour certains effets. Elle plaît, elle flatte, elle caresse, elle attendrit. Quant aux émotions violentes, elle y arrive, mais avec effort, et il faut toute l'adresse de l'artiste pour dissimuler la contrainte qu'il s'impose dans ces moments-là, et pour ôter à cette lutte qu'il soutient contre lui-même tout ce qu'elle devrait naturellement avoir de pénible pour le spectateur. C'est par son habileté surtout que ce chanteur est remarquable.
Son style est sage et d'une simplicité très-élégante. Il a beaucoup de goût, une expression toujours juste, ce qui est une grande qualité, et presque toujours suffisante. En un mot, il sera parfait dans son emploi.