--Eh bien! s'écria Mina, qui comprenait, à peu de chose près, tout ce que Jacquet ne lui avait pas dit, je vais l'apprendre une chose épouvantable: M. de Limbourg est amoureux de madame de Rosenthal.
--Ah! ah! dit finement Jacquet, c'est donc lui qui s'introduit chaque nuit chez la baronne, et que je guette depuis quelque temps sans avoir jamais pu l'atteindre?
--Eh bien! mon pauvre Jacquet, il faut que tu m'introduises, moi aussi, cette nuit même, chez la baronne, sans qu'elle le sache. Je veux savoir ce qu'ils se disent. Je veux prendre M. de Limbourg en flagrant délit de trahison!»
La nuit suivante, en effet. Mina vint se blottir derrière un paravent dans le salon de la baronne. Elle entendit bientôt entrer, par l'extrémité opposée du pavillon, celui qu'elle croyait être M. de Limbourg. Mais que devint-elle quand Limbourg, qui l'avait suivie (il ne la perdait jamais de vue), vint se placer auprès d'elle à l'abri du paravent?--Ce n'est pas lui qui est avec madame de Rosenthal!--Qui donc alors?--Elle écoute, elle regarde, et reconnaît son mari! Romberg en robe de chambre et en pantoufles, et buvant avec la baronne le thé conjugal! Quel charmant tableau! Limbourg n'avait ni thé ni robe de chambre, mais, à cela près, il sut à merveille tirer parti de la situation, et répéter, d'un coté du paravent, tous les détails de la scène qui se passait de l'autre, et je prie le lecteur de consulter la gravure annexée à ce véridique récit, laquelle a été faite pour empêcher son imagination d'aller trop loin; si bien que lorsque la comtesse vint tomber tout à coup au milieu de ce double tête-à-tête, apportant la déclaration du roi qui cassait enfin le testament du ministre défunt, tous la reçurent à bras ouverts, tous convinrent qu'elle était arrivée fort à propos, et elle fut, sur ce point, de l'avis de tout le monde.
Tels sont, en abrégé, les faits dont M. de Planard a fait une très-spirituelle comédie. M. Ambroise Thomas s'est piqué d'honneur, et n'a pas voulu être en reste avec lui. Sa musique est vive, légère, spirituelle et toute gracieuse.--Faut-il analyser sa partition? Non, la musique est comme l'amour: les plaisirs qu'elle donne sont d'autant plus vif? qu'on est moins en état de les expliquer.
Brelan de Troupiers (Théâtre du Palais-Royal),--Jean Lenoir (Théâtre du Gymnase).--Tôt ou Tard (Odéon).
--Le Château de Valanza (Théâtre de la Gaieté).--La Fille du Ciel (Délassements-Comiques).
Levassor vient de rentrer au théâtre du Palais-Royal, qu'il avait trahi, pendant deux ans, pour le théâtre des Variétés; et, pour racheter sa désertion, il débute par un succès et par un véritable tour de sorcier. Voyez-vous ce jeune Jean-Jean? c'est Levassor! voyez-vous ce troupier rompu à la bataille et relevant fièrement une moustache grise? encore Levassor! voyez-vous ce soldat sexagénaire, blanc, courbé, chevrotant? toujours Levassor! et, pour comble de surprise, c'est dans le même vaudeville et presqu'au même instant que Levassor représente ces trois âges de troupier. La métamorphose s'accomplit si lestement; au menton imberbe succède si vite la moustache grise, à la moustache grise le front chenu de l'invalide, qu'il semble qu'en effet ils sont trois à l'œuvre; mais, en réalité, il n'y a que Levassor, un Levassor en trois personnes!
Les trois sont du même sang et du même nom; l'aïeul, le père et le petit-fils, tous trois nommés Gargousse et tous trois soldats. Le Gargousse invalide conte ses batailles et ses victoires passées à qui veut l'entendre; le Gargousse fils, héros en pleine activité de service, vole de belle en belle et de triomphe en triomphe; les bastions tombent devant lui aussi bien que les cœurs; et Gargousse le petit-fils? celui-là a besoin d'être aguerri; jusqu'ici il semble dégénéré de ses pères; c'est lui qui baisse les yeux et rougit à la vue de mademoiselle Césarine; ah! si Gargousse Ier et si Gargousse II étaient à sa place, comme mademoiselle Césarine y passerait! Or, non-seulement il se conduit comme un Jean-Jean en amour, mais encore le petit Gargousse a peur d'un sabre; à son premier duel, ne s'enfuit-il pas à toutes jambes?
«Diable! dit Gargousse le père; qu'est-ce que cela veut dire? ce n'est point un Gargousse!--Laissez faire, dit Gargousse l'invalide, plus sage et plus expérimenté: il a peur, soit! nous avons tous commencé par la; à son second coup de sabre et à son second amour, vous verrez comme le petit bonhomme ira: il sera digne des Gargousse.»