M. de Talleyrand n'était pas mort tout entier, tant que M. de Montrond a vécu; c'était la seconde moitié de lui-même; Talleyrand n'allait pas sans Montrond, et Montrond sans Talleyrand; l'un complétait l'autre; mais maintenant tout est dit; M. de Talleyraud est bien mort; M. de Montrond a été enterré la semaine dernière.

On ne trouvera plus son pareil; cette espèce d'hommes est finie, et M. de Montrond en aura été le dernier et, on peut le dire, le plus parlait représentant; il faut une corruption en grand et de très-grands seigneurs pour faire éclore une telle race et pour l'alimenter; faites naître un Montrond de notre temps, il végétera et s'étiolera bien vite; dans ce monde de petits vices et de petites intrigues vulgaires, il n'y a plus place pour une intrigue si savante et pour un vice si raffiné; quand il séduirait la femme d'un député d'arrondissement et enlèverait deux ou trois Pénélopes de la garde, nationale; quand il ferait pour cinquante mille francs de dettes, la belle affaire! Et où placerait-il sa charmante impudence, sa fine raillerie, ses airs de Momcade, son cynisme élégant et son esprit de démon? Au service d'un millionnaire enrichi dans la cannelle ou dans le trois-six: le bel emploi pour le chevalier de Grammont mélangé de Casanova!

M. de Montrond fut l'un et l'autre, et, comme tous les deux, il se fit de sa hardiesse et de son esprit l'existence la plus romanesque et la plus singulière. Sans fortune, sans crédit, perpétuellement en butte à la rancune des protêts et des huissiers, il mena toute sa vie un train du grand seigneur, et fit face aux situations les plus périlleuses et les plus diverses par des bons mots.

M. de Montrond est mort à suivante-dix ans; pendant cinquante années de cette vie équivoque, la curiosité publique chercha le mot caché de ce luxe et de cette prodigalité, fondés en apparence sur les brouillards de la Tamise et de la Seine. Fallait-il en demander le secret au jeu, à l'amour ou à la politique? M. de Montrond était-il un de ces bons amis du hasard, qui se donnent un équipage d'un coup de carte, et d'un coup de dé se bâtissent un château? Comme les petits chevaliers de l'ancienne comédie, se faisait-il un gros revenu de l'estime des tendres baronnes et des douairières sentimentales? ou bien, araignée de la diplomatie, tendait-il secrètement ses toiles dans les coins ténébreux de la politique dont son ami Talleyrand tenait les fils? On a cru l'une et l'autre chose, et M. de Montrond était homme à justifier tout ce qu'on pouvait en croire.

La moralité de ces exigences est d'ailleurs payée ce qu'elle vaut par ceux-là mêmes qui s'en servent ou qui s'en divertissent.--Un jour, M. de Montrond racontait en riant, à M. de Talleyrand, la grande colère d'un de ses créanciers, qui l'avait menacé la veille de le jeter par la fenêtre: «Le drôle oubliait, ajouta-t-il, que nous étions au troisième étage.--Montrond, dit Talleyrand, je vous ai toujours conseillé de vous loger au rez-de-chaussée!»

Il nous est mort un autre comédien; mais du moins celui-ci ne dissimulait pas sa qualité et y allait de franc jeu. Son nom s'étalait bravement sur l'affiche, et dévoilait le rôle que mon homme allait jouer. Du reste, sa noblesse valait celle de M. de Montrond; il s'appelait M. de Rosambeau... M. Jules Janin a publié l'autre jour, en l'honneur du défunt, un article nécrologique dans le style de l'oraison funèbre du grand Condé et de Turenne. Entre nous, Rosambeau ne demandait pas une telle éloquence, et Bossuet est de trop pour un acteur de vaudeville et d'opéra-comique. Scarron aurait mieux fait l'affaire. Rosambeau, en effet, avait recueilli tout l'héritage des héros du Roman comique: la vie errante, l'insouciance, la pauvreté, l'habit en loques, et la résignation philosophique; plus d'une fois il trempa sa croûte de pain au courant d'une eau claire, comme son aïeul Melchior Zapata.

Rosambeau avait commencé, par être beau, jeune, élégant, adoré; Ellevion le redoutait, et les succès de ce rival étaient venus le troubler dans sa Maison à Vendre. Mais, tandis qu'Ellevion, désertant l'Opéra-Comique, s'arrondissait en riche propriétaire et allait jusqu'à la croix d'honneur il à l'éligibilité, mon Rosambeau perdait ses cheveux, perdait ses dents, et tombait, de chute en chute, jusqu'au théâtre des Folies-Dramatiques. Il eut encore une heure d'éclat: ce fut le jour où l'Odéon lui donna asile. Hélas! l'Odéon ne se montra pas charitable longtemps; un an avant sa mort, Rosambeau, rendu tout entier à la vie philosophique, errait à la grâce de Dieu dans les rues de Paris, plus délabré que le Juif Ahasvérus, et n'ayant pas même cinq sous dans sa besace.

Il s'adressa plusieurs fois à mademoiselle Mars, qui l'accueillit avec bonté et le renvoya toujours moins pauvre qu'il n'était venu; mais l'argent ne tenait pas à Rosambeau, et Rosambeau tenait à l'argent moins encore. Ses poches étaient percées, la manne qui par hasard y tombait passait bien vite à travers.

Il revint si souvent à Araminte et à Célimène, qu'à la fin leur humanité se lassa; d'ailleurs, le Rosambeau était si peu vêtu et si peu parfumé que le boudoir de Célimène ne s'en arrangeait guère, et que le délicat odorat d'Araminte s'en effarouchait.--Un matin, arriva mon Rosambeau, encore moins musqué que de coutume; Célimène, qui venait sans doute de congédier Acaste et Clitandre, lui dit en prenant son flacon d'eau de mélisse, qu'elle aspira avec grâce: «Et que voulez-vous que je fasse, mon pauvre Rosambeau? je n'ai plus rien à vous donner!» Puis, se ravisant: «Tenez, prenez ceci;» et en même temps elle lui présenta une petite carte découpée en losange. Rosambeau la prit d'un air stupéfait, et y lut ces mots: Bains Vigier: bon pour une personne.

Le trait était sanglant et digne de Célimène; Araminte y eût mis plus d'humanité.--Rosambeau, qui avait des moments de fierté, sortit magnifiquement et sans mot dire.