Il n'avait pas déjeuné le matin ni dîné la veille, et son estomac criait miséricorde. La belle consolation à lui offrir qu'un bain d'eau douce!

Cependant Rosambeau suivait tout pensif le quai du Louvre; et, poussé peut-être par une secrète envie de faire faire un plongeon à sa faim, il descendit sur le bord de la Seine; et la, se trouvant face à face avec l'établissement aquatique de M. Vigier, il y entra machinalement: «Que voulez-vous? lui crie le garçon d'un ton rogne, avisant le pauvre hère. --Ce que je veux? Vous le voyez bien.» Et Rosambeau donne la carte qu'il tient de Célimène.--A peine a-t-il dit, que son œil affamé entrevit ces mots affiché» sur la muraille: Un bain, 1 fr.; un consommé, 1 fr.; un peignoir, 5 cent.; un petit pain, 5 cent.

«Holà! eh! garçon! s'écrie Rosambeau d'une voix formidable.--Voilà, monsieur!--J'ai demandé un bain!--Oui, monsieur.--Un consommé coûte 1 fr.?--Tout juste, monsieur.--Cette carte de bain que je vous, ai donnée représente 1 fr.?--Certainement, monsieur.--Donnez-moi un consommé!»

Le lendemain, il entrait chez Célimène: «Eh bien! lui demanda-t-elle, Rosambeau, avez-vous pris un bain?--Non, madame, j'ai pris un potage: ça m'a paru plus nourrissant.»

Ce n'est pas un potage que doit prendre M. Eugène Briffault le feuilletoniste, mais une femme. Qu'ai-je dit? La femme n'est-t-elle pas un potage, suivant Molière? Heureux le mari, dit Alain, quand les voisins n'y viennent pas goûter l'un après l'autre!

Les bans sont affichés; dans trois ou quatre jours, M. Eugène Briffault donnera la seconde représentation du Mariage d'un Critique: M. Jules Janin tiendra le poète.

Il paraît que la littérature se range et songe à finir sa vie de garçon; après M. Eugène Briffault, ou annonce M. Roger de Beauvoir. Déjà les cloches carillonnent; soit! Que M. Eugène Briffault se marie, cela le regarde, mais M. Roger de Beauvoir, c'est autre chose! On s'étonne de voir ce léger papillon, qui a si longtemps voltigé de fleur en fleur, se fixer enfin et s'abattre sur la plate-bande du mariage. Les roses vont sécher sur pied, et le myrte en mourra. M. Roger de Beauvoir, dont les opinions politiques sont bien connues, reste fidèle à son drapeau jusque dans le choix d'une femme: il épouse une nièce de Cabrera, cousine de Gomez et filleule de Zumala-Barregui. M. Roger de Beauvoir en est devenu éperdument amoureux pendant son dernier voyage en Catalogue. Charles V a promis la grandesse à M. Roger de Beauvoir, aussitôt après son rétablissement sur le trône légitime. On croit que M. Roger de Beauvoir l'attendra longtemps.

Un autre écrivain beaucoup moins gros que M. Eugène Briffault et non moins léger que M. Roger de Beauvoir se trouvait, il y a un an, dans une situation financière peu rassurante. Sans le secours de la machine pneumatique, et par le seul effet d'une consommation trop fréquente de monnaie, le vide complet s'était fait dans sa bourse et dans sa caisse. Il avait beau en sonder toute la profondeur, sa main n'y rencontrait pas les deux mille livres dont il avait un besoin urgent. Enfin, il se souvint d'un banquier, son ancien camarade de collège, alla tout droit frapper à sa porte, et lui fit adroitement comprendre le charme qu'il trouverait à caresser deux billets de la banque de France. L'homme aux écus saisit l'affaire au premier mot, et comme la finance n'a pas un grand penchant naturel à hypothéquer son bien sur la littérature, il hésita d'abord; mais enfin il s'agissait d'un ancien condisciple; et puis, pour deux mille livres, on se donnait un certain reflet de Mécène et un air de François Ier et de Léon X; c'était vraiment pour rien!

Il tira donc les deux billets d'un joli portefeuille de maroquin brun, et les donna à notre homme. «Mon cher, lui dit celui-ci, sois tranquille, je te rembourserai sur le produit de mon meilleur ouvrage.»

Depuis, le créancier a mis au monde un roman, deux opéras-comiques, une comédie, une histoire universelle, cinq mélodrames et six vaudevilles. A chaque apparition de ces produits littéraires, le débiteur, songeant à ses deux mille livres, vient en personne pour complimenter l'auteur. «Charmant! dit-il, délicieux! un bijou! un véritable chef-d'œuvre! C'est ton meilleur ouvrage,» appuyant avec intention sur l'épithète. «Ah! laisse donc, réplique l'autre; tu te moques. J'espère faire cent fois mieux.»