M. Fornasari, qui a débuté mardi dernier au Théâtre-Italien, est ce qu'on appelle un bel homme, tradition populaire, il a de grands bras, de grandes jambes, de grandes mains, de grands pieds, de grands yeux, de grands cheveux, de grandes dents blanches et de grands gestes; on le croirait plutôt destiné à faire un superbe tambour-major qu'un chanteur.
A toutes ces richesses athlétiques M. Fornasari joint une formidable voix de basse qu'il emploie de manière à briser les vitres. M. Fornasari s'est fait entendre dans le Belizario de Donizetti, œuvre prodigieusement bruyante. Quelqu'un disait, après avoir entendu l'opéra et M. Fornasari: «C'est une musique chantée par un aveugle et faite pour des sourds.»
Tout le monde ne sait peut-être pas que le goût de la publicité par la presse a gagné jusqu'au jeu d'échecs. Le jeu d'échecs a son journal tout comme s'il était le tiers-parti, la gauche, l'extrême gauche ou le ministère. Il y a sept ans qu'il imprime ainsi ses opinions sur la marche du Roi et de la Reine. Cette feuille d'échec et mat est intituler le Palamede, rendant ces sept années d'existence paisible, le Palamede, se croyant abrité par la loi, a paru sans timbre et sans cautionnement. Mais l'autorité se ravise et lui en demande raison. Est-ce qu'il y a vraiment de la politique au fond d'une partie d'échecs, et la Tour cacherait-elle des complots secrets contre la forme du gouvernement? O timbre, laisse donc vivre en paix ces pauvres fous et ces innocents cavaliers!
Voici quelque chose de plus grave: un grand trouble agite depuis huit jours le théâtre des Variétés. Qu'est-ce? qu'y a-t-il? Il s'agit d'un enlèvement.--Est-ce que mademoiselle Boisgoutier aurait fait un faux pas? Mademoiselle Flore se serait-elle égarée dans les petits sentiers d'Amathonte et de Cythère, à la suite de quelque noir ravisseur? Non pas. Dieu merci! où en serait-on si des vertus si mûres, si expérimentées, et d'un tel poids, faisaient encore de ces légèretés-là?--La fugitive a dix-huit ans, des yeux noirs, un petit air innocent et candide et une jambe de biche; avec cela, elle ira loin avant qu'on la rattrape.
Deux diplomates ont quitté Paris tout récemment: l'un est M. de Salvaudy, qui va montrer à la cour de Turin la chevelure d'Alonzo; l'autre, M. le marquis de Lavallette, nommé consul-général à Alexandrie. M. de Lavallette a longtemps étudié la diplomatie dans les coulisses de l'Opéra; il y a approfondi particulièrement la pirouette et l'entrechat. On blâme cette faveur rapide qui l'a pris entre deux coulisses et une danseuse, pour le transformer tout à coup en homme d'État. Pourquoi blâmer? Il est clair que M. de Lavallette a fait sa fortune politique pas à pas.
L'Académie royale de Musique donne le meilleur de son temps aux répétitions du Don Sébastien de M. Donizetti; les quatre premiers actes sont complètement achevés. M. Donizetti met la dernière main au cinquième; il a livré hier le morceau final et deux chœurs importants. Dans quinze jours au plus tard, Don Sébastien se montrera tout entier au soleil de la rampe, armé de pied en cap. On loue d'avance la partition; on parle de la magnificence des décors: jamais l'Opéra n'aura été plus prodigue et plus magnifique. Il est particulièrement question de la pompe funèbre du troisième acte. La situation est toute dramatique: don Sébastien, qui passe pour trépassé, assiste à son propre enterrement, comme on la raconté de Marion de Lorme. Il est peut-être dangereux pour un poète et pour un musicien de jouer ainsi avec les morts: le parterre s'avise quelquefois de les mettre tous les deux sur la liste nécrologique. Mais ici, dit-on, ce genre de mortalité n'est pas à craindre; si l'on fait une pompe funèbre sur la scène, ce ne sera ni M. Scribe ni M. Donizetti qui y seront enterrés.
L'Odéon est dévoré par les tragédies sublimes; le succès de Lucrèce les fait pulluler; en voulez-vous, en voici! Rome et Athènes, l'Italie et la Grèce, ont envahi les cartons de M. Lireux; qu'allons-nous faire de tous ces trésors? Il est vrai que l'Odéon nous ménage et y met de la prudence; tous les jours on annonce que quelque nouveau chef-d'œuvre tragique a passé le Pont-Neuf et s'est glissé au comité de lecture du Second-Théâtre-Français, mais jusqu'ici ou n'en a pas encore vu paraître un seul. On fait grand bruit cependant d'un certain vieux Consul en cinq actes, qui, dit-on, nous la garde bonne. Nous verrons bien; pourvu que ce vieux nous paraisse nouveau!
Une charmante femme, d'une vertu au-dessus de tout soupçon, madame B..., assistait hier à la représentation du nouvel opéra-comique de MM. Panard et Ambroise Thomas, le Ménage à Trois; madame de C..., la fausse prude, attaquait l'invraisemblance du sujet, «Allons donc! lui dit vivement Madame B...; vous ne voyez que ça toute la journée.»
Cependant les omnibus continuent à écraser les enfants et les vieillards, les voleurs à détrousser les passants, et partant Paris est toujours le plus charmant pays du monde.