Cependant Pusterla avait toujours espéré que le pape se prêterait tôt ou tard aux desseins qu'il avait formés contre Luchino, lorsqu'un événement inattendu détruisit tout à coup ses espérances. Des envoyés de Luchino vinrent à Avignon solliciter le pardon du saint-père; et le naturel bienveillant de Benoît XII, incapable de chicaner sur les conditions, rendit la réconciliation plus prompte et plus facile. L'interdit qui pesait sur les Milanais depuis vingt ans fut levé par le pape, et en retour Luchino reconnut la suprématie de la papauté sur l'empire, son droit de nommer au trône vacant, et son indépendance absolue de la puissance impériale. Il devait en outre payer au saint-siège un tribut annuel de soixante mille florins. Ce fut l'archiprêtre de Moura qui annonça cette nouvelle à Pusterla. «Et des exilés, des prisonniers, le traité n'en a-t-il pas fait mention? demanda celui-ci.
--Aucune, répondit l'archiprêtre. Le pape recommande aux seigneurs de Milan d'être pieux, généreux, plus prompts à récompenser qu'à punir, s'ils veulent que le Seigneur en fasse autant avec eux. Mais, mon neveu, à peine puis-je contenir ma joie en pensant aux contentements des Milanais et de mes bons habitants de Moura, lorsqu'ils vont apprendre l'heureuse nouvelle! Les églises ouvertes de nouveau, leurs morts ensevelis en terre bénite, les chants qui leur seront rendus, le bonheur de revoir les cérémonies solennelles qu'ils n'avaient pas vues depuis vingt ans.» En parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du bon archiprêtre; mais l'heureuse nouvelle, comme il disait, causa bien de mauvaises nuits à Pusterla, par la perte de ses espérances.
Sur ces entrefaites, Ramengo arriva à Avignon et se présenta à Pusterla comme un ami. En effet, c'était un ancien client de sa famille, et qu'il s'était lui-même attaché par des bienfaits. Il avait été l'époux de cette Rosalie qui lui avait inspiré tant de compassion, s'il ne l'avait point aimée d'amour. Ses crimes énormes, ses tentatives contre l'honneur de Marguerite, lui étaient inconnus. Quant à sa dernière trahison, Alpinolo, dans le premier moment, s'était jeté aux pieds de Pusterla avec l'intention de lui confesser sa propre faiblesse et la criminelle perfidie de Ramengo. Mais pour courir à la recherche de Marguerite, il avait interrompu sa confession, et si on ne fait point de tels aveux dans le premier élan d'un généreux repentir, la réflexion nous en ôte ensuite le courage.
Aussitôt qu'il vit Ramengo, notre exilé l'aborda avec cordialité, en lui demandant: «Êtes-vous venu de vous-même ou par contrainte?
--Moitié l'un, moitié l'autre,» répondit Ramengo; et il imagina autant de mensonges qu'il lui en fallait pour exciter la compassion et gagner la confiance de son seigneur. Voyant en lui un concitoyen exilé comme lui, comme lui persécuté et peut-être pour lui, Pusterla trouvait à Ramengo des titres suffisants pour qu'il l'accueillit à bras ouverts, le désirât pour son hôte, et se mit à entamer avec lui ces premiers sujets de la conversation du banni: la patrie et la famille.
Le traître avait trop beau jeu. Par un facile mélange du faux et de vrai, Ramengo sut non-seulement éloigner tout soupçon de l'âme du lombard, mais encore acquérir entièrement sa confiance. Avec une fougue d'autant plus grande que depuis longtemps elle n'avait point trouvé à s'assouvir, Francesco exposa au nouveau venu ses déceptions à cause du nouveau traité conclu par te saint-père avec Luchino, et du soupçon qu'il avait conçu que les ambassadeurs de ce prince avaient machiné de le prendre par violence, et de le traîner à Milan; soupçon, à vrai dire, fondé sur un trop grand nombre d'exemples d'une semblable déloyauté.
Nos lecteurs doivent se souvenir que Ramengo avait montré aux réfugiés de Pise certaines lettres de Martino della Scala, qu'il se disait chargé de remettre à Pusterla. C'était encore une de ses trame». Sachant que Franciscolo était dans les bonnes grâces de Scaliger, et comment il avait été excité à la vengeance pendant qu'il était à Vérone, d'accord avec Luchino, il feignit une lettre dans laquelle Martino annonçait qu'une rupture définitive allait éclater, par ses soins, entre lui et Luchino. Il invitait Pusterla à se rendre à sa cour, lui promettant de larges honoraires et une autorité égale au mérite d'un homme si généralement cher et révéré, qui entraînerait sous ses drapeaux tous ceux qui désireraient rendre la liberté à leur patrie et la recouvrer pour eux-mêmes.
C'était frapper un coup de maître sur une âme ambitieuse et inquiète comme celle de Pusterla. Ramengo, battant le fer pendant qu'il était chaud, lui exposa l'état de toute l'Italie, ce qu'il avait pu pénétrer des desseins des bannis pendant son séjour à Pise. Il raconta comment il s'était abouché et entendu avec ces derniers, et même qu'il venait de leur part le solliciter de prendre pitié de la patrie, qui lui demandait merci; de sortir d'un repos apathique; de se souvenir comment Matteo Visconti, après neuf années, était revenu au pouvoir, parce que les fautes des Porrian dépassaient les siennes.
Flottant entre son imagination, qui souriait à un avenir de vengeance et de tendresse, et les conseils de son oncle et ceux de Buonvicino; quelquefois résolu de tenter toute chose pour sortir de ce calme homicide; quelquefois ayant soif de paix, de ce repos dont il se sentait plus désireux que capable, il était dans la pire des conditions; celle de l'homme qui ne sait pas prendre un parti.