Nous avons souvent entendu et lu des réclamations contre ce prélèvement sur les recettes des entreprises théâtrales; mais nous n'avons pas été frappés de la force des arguments qu'on a mis en avant pour les justifier. Pour notre part, nous ne croyons pas que l'art y gagnât plus que l'ordre public et la morale, si la libre concurrence était permise en spéculations de ce genre. Le législateur a donné à l'autorité le droit de limiter le nombre des théâtres et d'accorder les privilèges nécessaires pour les exploiter. C'est une faveur, par conséquent, qu'elle accorde; son droit d'y imposer des conditions est donc incontestable, et, pour notre pari, nous ne trouvons celle de remettre un dixième des recettes aux pauvres ni injuste ni excessive.
Nous savons bien qu'on a argué contre ce droit des déconfitures nombreuses qui se sont succédé dans les directions; nous ne pensons pas qu'il en ait été le moins du monde la cause véritable; nous n'ignorons pas davantage qu'en additionnant les chiffres des déficits des faillites pendant une période dont on avait fait choix, on a trouvé que leur total était aussi celui des paiements faits aux hospices. On en a conclu que si les pauvres n'eussent rien reçu, les directeurs qui avaient fait de mauvaises affaires auraient au contraire pu payer intégralement leurs créanciers. Nous regardons ce calcul comme purement spécieux, et la conséquence comme fort peu logique. La plus forte partie de ce total des versements faits aux hospices a été fournie par les entreprises qui prospéraient, et par conséquent celles qui sont tombées pour n'avoir pas fait de recettes, à moins de se substituer aux pauvres, n'auraient profilé en rien de ce tribut des théâtres heureux. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher la cause des malheurs financiers d'un grand nombre de directeurs, et le tort de l'administration, qui, à nos yeux, n'y est pas étrangère, mais par un tout autre fait que celui qui lui est reproché par les adversaires du droit des hospices.
Les théâtres concourent à la prospérité de Paris en y attirant les étrangers, et le gouvernement est le premier à reconnaître l'influence politique qu'ils peuvent ainsi indirectement exercer; chaque année des subventions importantes sont demandées aux Chambres et votées par elles pour soutenir ceux des grands théâtres qui ont à faire face aux frais les plus considérables. Ils encouragent l'art, ils activent l'industrie, et l'on a calculé qu'en fournisseurs qu'ils alimentent et en individus qu'ils emploient, depuis le premier ténor de l'Opéra jusqu'à l'ouvreuse de loges des Funambules, vingt mille familles (plus d'un trentième de la population) sont intéressées plus ou moins directement à l'existence des théâtres. Enfin, le total annuel de leurs recettes ne s'élève pas à moins de 10 à 12 millions. On comprend facilement dès lors la portée désastreuse qu'ont nécessairement les malheurs financiers de ces sortes d'entreprises.
Depuis 1830, dans une période de douze années, vingt et un privilèges en autorisation équivalant à des privilèges (non compris les cinq théâtres royaux subventionnés) ont été exploités à Paris: la Renaissance, le Théâtre-Nautique, le Vaudeville, le Gymnase, les Variétés, le Palais-Royal, la Porte-Saint-Martin, la Gaieté, l'Ambigu, le Cirque, les Folies-Dramatiques, les Délassements-Comiques, le Panthéon, Beaumarchais, le Luxembourg, Saint-Marcel, Molière, Saint-Laurent, les Jeunes-Élèves, le Gymnase-Enfantin et les Funambules. Eh bien! dans cette, même période, la Gazette Municipale, qui s'est livrée, dans un article très-bien pensé, à cette triste supputation, compte dix-huit déconfitures!
La cause est-elle dans l'abandon du goût public? non, car aujourd'hui, autant que jamais, la population se porte nombreuse aux théâtres qui savent l'attirer, et le chiffre total des recettes générales est là pour en fournir la preuve. Il a doublé depuis 1814.
Dans le nombre des théâtres? Mais leur nombre n'a pas doublé comme les recettes, et d'ailleurs, telle entreprise qui a succombé sous une administration réussit immédiatement après sous une autre.
Il faut donc le reconnaître, la prospérité des théâtres est tout entière dans les entrepreneurs qui les dirigent; et, puisque la limitation du nombre de ces entreprises, la durée et la concession des privilèges, constituent un droit purement administratif, c'est l'administration qui devient responsable quand elle n'a pas apporté dans ses choix toute la sollicitude nécessaire, quand elle les a fait porter sur des hommes sans aptitude, sans garanties. Or, nous le demandons, à coté de choix sérieux qui semblent avoir été faits pour être la critique et la condamnation des autres, à côté de choix d'hommes qui ont su faire la fortune de leur théâtre, la leur et celle de leurs cointéressés, combien n'a-t-on pas vu de nominations dont le bon sens public est encore à se rendre compte? Trop souvent, pour se délivrer d'une obsession ou faire cesser une attaque, on a remis à un homme un droit qui lui fournit l'infaillible moyen de se ruiner et de ruiner les autres. Il faut des qualités nombreuses pour faire un bon directeur de théâtre. On a vu, la plupart du temps, prendre les hommes qui en étaient le plus dépourvus.
Nous ne craignons pas de le dire, la Banque de France, si prospère, si opulente, si féconde pour ses actionnaires, la Banque de France elle-même n'eût pas résisté à la direction de certains privilégiés. Qu'on veuille donc bien voir le mal là où il est, et ne pas en aller chercher la cause dans le droit des hospices, impôt respectable et bien assis.