Selon M. Moreau de Jonnès, sur 10 aliénés, 7 doivent la perte de leur raison à des causes physiques, 3 seulement à des causes morales. Parmi les causes physiques, l'idiotisme et l'épilepsie figurent en première ligne et presque pour la moitié des cas; l'ivrognerie, l'irritation excessive, etc., viennent ensuite. Le chagrin et l'amour sont les causes morales qui ont le plus d'action; puis viennent les idées religieuses, etc.

M. Parchappe, médecin de l'asile des aliénés de Rouen, a lu à l'Académie un mémoire dans lequel il rappelle que, dès 1839, il a évalué approximativement le nombre des aliénés en France à 1 sur 2,000, chiffre conforme à celui qu'un calcul rigoureux a donné à M. Moreau de Jonnès; cette évaluation était fondée sur les documents publiés par M. Ferrus, dans son important ouvrage intitule des Aliénés. M. Parchappe pense aussi, comme M. Moreau de Jonnès, que la civilisation ne peut avoir qu'une heureuse influence sur l'aliénation mentale; mais il s'attache à démontrer que M. Moreau de Jonnès réunit à tort dans un même cadre l'idiotisme, l'épilepsie et la folie. «On ne saurait mettre sur la même ligne ni confondre, au point de vue de leur cause et de leur origine, dit M. Parchappe, l'idiotisme, ou idiotie, et la folie; réunir ces deux affections sous le nom commun d'aliénation mentale, c'est donner à cette expression un sens trop étendu et détourné de celui que l'on s'accorde généralement à lui reconnaître en pathologie.

«L'idiotie n'a de commun avec la folie que le trouble des facultés intellectuelles; elle en diffère essentiellement sous beaucoup de points de vue, mais surtout sous le rapport de l'étiologie, c'est-à-dire de l'étude de leurs causes. L'idiotie est une maladie congénitale, ou au moins contemporaine de la première enfance; sa cause est une défectuosité d'organisation, mais l'idiotie elle-même n'est pas une cause, c'est une maladie; la faire figurer parmi les causes de l'aliénation mentale, c'est agir comme si l'on signalait parmi ces causes la folie.

«On peut en dire autant de l'épilepsie, avec cette restriction pourtant que l'épilepsie est quelquefois une véritable cause d'aliénation mentale; mais habituellement, dans les cadres étiologiques, l'épilepsie ne représente autre chose que la maladie elle-même, compliquée ou non de folie.

«L'irritation excessive, ajoute M. Parchappe, est-elle vraiment une cause de folie, et que signifient, à proprement parler, ces mots? Leur sens est bien vague: irritation ne peut guère être ici synonyme que de susceptibilité; la susceptibilité n'est pas un cause, c'est une prédisposition, et si on la considérait comme cause, ce serait une cause morale.

«Défalquant du total des causes l'idiotie, l'épilepsie et l'irritation excessive, il reste: causes physiques, 2,938; causes morales, 3,147; différence en plus pour ces dernières, 209.»

M. Moreau de Jonnès, sans profiter de plusieurs arguments qu'il pouvait, ce nous semble, faire valoir en sa faveur, a borné sa réponse à dire qu'il avait adopté une classification des maladies mentales différente de celle de M. Parchappe, parce que son travail était antérieur aux publications du médecin de Rouen, et parce que, d'ailleurs, les opinions sur ce chapitre varient à l'infini. Après avoir attaqué la doctrine de M. Parchappe, et avoir dit qu'il persisterait à considérer comme une même chose l'idiotie et l'aliénation mentale, jusqu'à ce que le scalpel lui eût démontré quelque différence entre le cerveau d'un idiot et celui d'un fou, il a décliné toute prétention à traiter la question au point de vue médical, et a déclaré que l'auteur de la classification adoptée par lui était l'illustre Pinel.

M. Parchappe aurait bien des choses à répondre; car, pour s'en référer à l'autorité qu'invoque le savant académicien, qu'aurait dit Pinel si on lui eut interdit de classer les différents délires avant que le scalpel démontrât leurs caractères distinctifs? Si, jusque-là, on lui eût contesté le droit de distinguer une de ces malheureuses créatures, ébauches grossières de l'intelligence humaine, et ce fou de génie, à qui une hallucination faisait voir sans cesse un précipice à côté de lui.

Est-il bien certain, d'ailleurs, que l'impossibilité de distinguer anatomiquement le crâne et le cerveau d'un idiot de ceux d'un fou soit de règle générale; ne serait-ce pas l'exception? puisqu'on cite Esquirol comme ayant partagé l'opinion de Pinel, ne pourrait-on pas faire observer qu'Esquirol a le premier modifié la classification de son maître, et fait le premier pas dans la doctrine qui sépare l'idiotie de l'aliénation, en séparant l'idiotie de la démence, celle de toutes les formes de l'aliénation avec laquelle on s'accorde à lui trouver le plus d'analogie. M. Parchappe pourrait dire aussi que Georget, contemporain d'Esquirol, et dont le nom a bien quelque poids, a considéré l'idiotie comme devant être étudiée et classée en dehors de l'aliénation mentale, proprement dite.

Mais en admettant, avec de très-bons esprit, la question de l'idiotie comme non résolue, que dire de l'épilepsie? Faut-il considérer tous les épileptiques comme aliénés? Non, sans doute, et M. Moreau de Jonnès le dira comme nous. Cependant, un bon nombre d'épileptiques non aliénés partagent l'asile de ceux chez qui l'aliénation se joint à l'épilepsie. Dans beaucoup d'asiles même, et c'est un malheur, les épileptiques, sains d'esprit ou fous, sont confondus avec les aliénés non épileptiques. Est-ce une raison pour enregistrer tous les épileptiques comme fous? tous les cas d'épilepsie comme cause de folie? Parce qu'un hôpital renferme des galeux et des scrofuleux, faut-il confondre dans un même cadre la gale et les scrofules?